Philosophie · Grands philosophes
Paul Ricœur
Paul Ricœur (1913-2005) est un philosophe français de l’interprétation. Il montre que nous nous comprenons nous-mêmes à travers les signes, les textes et les récits, d’où sa notion d’identité narrative.
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Paul Ricœur est né en 1913 à Valence et mort en 2005 à Châtenay-Malabry. Orphelin de mère peu après sa naissance, puis de père, tué au front en 1915, il est élevé à Rennes par ses grands-parents dans un milieu protestant. Agrégé de philosophie en 1935, prisonnier de guerre de 1940 à 1945, il traduit en captivité les Idées directrices pour une phénoménologie de Husserl. Il enseigne à Strasbourg, à la Sorbonne, à Nanterre (dont il est doyen en 1969-1970) et à l’université de Chicago. Il a dialogué avec la psychanalyse, la linguistique, l’histoire, le droit et la théologie.
Œuvres principales
| Date | Titre | Thème |
|---|---|---|
| 1950-1960 | Philosophie de la volonté (3 volumes) | Le volontaire et l’involontaire, la faute, le symbole |
| 1965 | De l’interprétation. Essai sur Freud | Psychanalyse et herméneutique |
| 1969 | Le Conflit des interprétations | Herméneutique |
| 1975 | La Métaphore vive | Langage poétique |
| 1983-1985 | Temps et récit (3 volumes) | Temps, histoire, fiction |
| 1990 | Soi-même comme un autre | Identité, éthique |
| 2000 | La Mémoire, l’histoire, l’oubli | Mémoire collective |
| 2004 | Parcours de la reconnaissance | Reconnaissance |
L’herméneutique : comprendre par le détour
L'herméneutique est l’art d’interpréter, d’abord appliqué aux textes sacrés et juridiques. Ricœur en fait une méthode philosophique générale. Contre Descartes, il soutient que le sujet ne se connaît pas immédiatement par l’introspection : il se comprend par le détour des signes, des symboles, des œuvres et des textes. « Le symbole donne à penser » (La Symbolique du mal, 1960).
Les maîtres du soupçon
Dans son essai sur Freud, Ricœur forge une expression devenue célèbre : Marx, Nietzsche et Freud sont les trois « maîtres du soupçon ». Ils ont appris à ne pas prendre la conscience au mot : derrière ce qu’elle croit, il y a les intérêts de classe (Marx), la volonté de puissance (Nietzsche), le désir inconscient (Freud). Ricœur propose de tenir ensemble deux attitudes : l’herméneutique du soupçon, qui démasque les illusions, et l’herméneutique de la confiance, qui restaure le sens.
Temps et récit
Dans Temps et récit, Ricœur part d’une aporie : le temps ne peut être pensé théoriquement sans contradiction. Saint Augustin l’avait montré : le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore, le présent ne dure pas. Mais le temps devient humain quand il est raconté. Le récit, historique ou de fiction, organise les événements en une intrigue, avec un commencement, un milieu et une fin : c’est la mise en intrigue (reprise de la muthos de la Poétique d’Aristote).
Il distingue trois moments de la mimèsis :
- Préfiguration : l’action humaine a déjà une structure qui appelle le récit ;
- Configuration : le récit compose une intrigue ;
- Refiguration : le lecteur s’approprie le récit et transforme sa propre expérience.
L’identité narrative
Qui suis-je ? Ricœur distingue deux sens de l’identité :
| Notion | Sens | Exemple |
|---|---|---|
| Idem (mêmeté) | Permanence, ce qui ne change pas | Le code génétique, le caractère |
| Ipse (ipséité) | Fidélité à soi malgré le changement | La promesse tenue |
L'identité narrative fait le lien entre les deux : je me comprends en racontant ma vie comme une histoire, qui intègre les changements dans une unité. Cette identité n’est jamais close : elle peut être réécrite.
Soi-même comme un autre : la visée éthique
Dans Soi-même comme un autre, Ricœur définit la visée éthique par une formule : « la visée de la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes ». Il articule ainsi :
- l’estime de soi (la vie bonne, héritée d’Aristote) ;
- la sollicitude envers autrui (l’amitié, la réciprocité) ;
- la justice, qui s’étend au tiers anonyme par les institutions.
Il distingue l'éthique (visée de la vie bonne, d’inspiration aristotélicienne) de la morale (normes universelles et obligation, d’inspiration kantienne), et montre que la seconde doit passer par l’épreuve de la première (voir morale et éthique).
Mémoire et histoire
Dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Ricœur s’interroge sur les abus de mémoire (trop de mémoire ici, trop d’oubli là) et défend une « juste mémoire ». Il distingue la mémoire, fidèle mais subjective, de l’histoire, qui vise la vérité par la critique des documents.
Questions fréquentes
Qui sont les maîtres du soupçon ?
Marx, Nietzsche et Freud, selon l’expression de Paul Ricœur. Tous trois ont montré que la conscience se trompe sur elle-même et que son sens apparent cache un sens plus profond.
Qu’est-ce que l’identité narrative ?
C’est l’identité qu’une personne construit en racontant sa vie comme une histoire cohérente, qui intègre ses changements et ses ruptures.