Philosophie · Théorie de la connaissance
Phénoménologie
La phénoménologie est un courant philosophique fondé par Husserl au début du XXe siècle, qui décrit les choses telles qu’elles se donnent à la conscience, sans présupposés théoriques.
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Le mot phénoménologie vient du grec phainomenon, « ce qui apparaît », et logos, « discours, étude ». Employé par Lambert puis par Hegel (Phénoménologie de l’esprit, 1807) dans d’autres sens, il désigne aujourd’hui avant tout le courant fondé par Edmund Husserl (1859-1938) avec les Recherches logiques (1900-1901). Sa devise, « retourner aux choses mêmes », exprime le projet : décrire ce qui se présente à la conscience, tel que cela se présente, avant toute théorie scientifique ou métaphysique. Le courant a profondément marqué la philosophie du XXe siècle, notamment en France avec Sartre, Merleau-Ponty, Levinas et Ricœur.
Les concepts fondamentaux
L’intentionnalité
« Toute conscience est conscience de quelque chose. » Husserl reprend ce concept à son maître Franz Brentano : la conscience n’est pas une boîte fermée contenant des images, elle est toujours tournée vers un objet (percevoir quelque chose, imaginer quelque chose, désirer quelque chose). L’objet n’est pas « dans » la conscience ; il est visé par elle.
La réduction phénoménologique (épochè)
Pour décrire l’expérience, Husserl propose de mettre entre parenthèses la croyance spontanée en l’existence du monde (l'« attitude naturelle »). On ne nie pas que le monde existe — ce n’est pas un doute sceptique — on suspend cette thèse pour observer comment le monde nous apparaît et prend sens. Le mot épochè est emprunté aux sceptiques grecs (voir scepticisme).
Noèse et noème
Husserl distingue l'acte de conscience (noèse : percevoir, se souvenir, juger) et l'objet tel qu’il est visé (noème : l’arbre perçu en tant que perçu). Le même arbre peut être perçu, imaginé ou remémoré : le noème change de mode.
Les esquisses
Une chose n’est jamais donnée d’un seul coup : je ne vois d’un cube que trois faces au plus, mais je le perçois comme cube en anticipant les faces cachées. La perception est une synthèse d'esquisses (Abschattungen). Voir la perception.
L’intuition des essences
La phénoménologie ne décrit pas seulement des vécus individuels ; elle cherche les essences (ce qui fait qu’une perception est une perception, un souvenir un souvenir) par la variation eidétique : faire varier un exemple en imagination pour voir ce qui ne peut changer sans que l’objet cesse d’être ce qu’il est. Voir intuition.
Le monde de la vie
Dans La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (1936), Husserl montre que les sciences mathématisées de la nature ont oublié leur sol : le monde de la vie (Lebenswelt), le monde perçu et vécu à partir duquel elles construisent leurs idéalisations. Voir connaissance du monde.
Les grands phénoménologues
| Philosophe | Œuvre principale | Apport |
|---|---|---|
| Edmund Husserl | Recherches logiques (1900-1901), Idées directrices (1913) | Fondation de la méthode, intentionnalité, réduction |
| Martin Heidegger | Être et Temps (1927) | Phénoménologie de l’existence, être-au-monde, être-pour-la-mort |
| Jean-Paul Sartre | L’Être et le Néant (1943) | Conscience comme néant et liberté |
| Maurice Merleau-Ponty | Phénoménologie de la perception (1945) | Corps propre, primat de la perception |
| Emmanuel Levinas | Totalité et Infini (1961) | Le visage d’autrui, éthique comme philosophie première |
| Paul Ricœur | Soi-même comme un autre (1990) | Phénoménologie herméneutique, identité narrative |
| Michel Henry | L’Essence de la manifestation (1963) | Phénoménologie de la vie et de l’affectivité |
Heidegger : l’existence
Heidegger, assistant de Husserl, applique la méthode à la question du sens de l’être. L’homme, qu’il nomme Dasein (« être-là »), n’est pas d’abord un sujet connaissant, mais un être-au-monde qui se soucie des choses et des autres, et qui se sait mortel. Son œuvre ouvre la voie à l'existentialisme.
Merleau-Ponty : le corps
Merleau-Ponty montre que la perception est l’œuvre d’un corps propre, à la fois sujet et objet, qui habite l’espace avant de le penser. Le membre fantôme, les troubles de la perception étudiés par la psychologie, servent d’exemples. La conscience est d’abord un « je peux » corporel plutôt qu’un « je pense ».
Sartre : conscience et liberté
Sartre découvre la phénoménologie à Berlin en 1933-1934. Dans La Transcendance de l’Ego (1936), il soutient que la conscience n’a pas de « moi » à l’intérieur d’elle-même : elle est pure transparence tournée vers le monde. Cette conscience, qui n’est rien, est liberté.
Phénoménologie et sciences
La phénoménologie ne rejette pas les sciences, mais elle conteste leur prétention à dire le tout du réel. Elle a nourri la psychiatrie (Ludwig Binswanger, Eugène Minkowski), la psychologie, la sociologie (Alfred Schütz) et, plus récemment, les sciences cognitives (Francisco Varela et la « neurophénoménologie »).
Questions fréquentes
Que veut dire « retourner aux choses mêmes » ?
C’est la devise de Husserl : décrire les phénomènes tels qu’ils se donnent dans l’expérience, plutôt que de les expliquer à partir de théories ou de constructions préalables.
Qu’est-ce que l’intentionnalité ?
Le caractère de la conscience d’être toujours conscience de quelque chose, c’est-à-dire orientée vers un objet qu’elle vise.
Quelle différence entre phénoménologie et existentialisme ?
La phénoménologie est une méthode de description de l’expérience. L’existentialisme est une philosophie de l’existence humaine (liberté, angoisse, responsabilité) qui s’appuie souvent sur cette méthode, comme chez Sartre.
La phénoménologie est-elle un idéalisme ?
Husserl, dans sa période transcendantale, a été accusé d’idéalisme, car il fait de la conscience le lieu où tout sens se constitue. Heidegger et Merleau-Ponty ont insisté au contraire sur l’enracinement de la conscience dans le monde et le corps. Voir idéalisme.