Aller au contenu
connaissance.org

Philosophie · Théorie de la connaissance

Croyance vraie justifiée et problème de Gettier

Selon la définition classique, savoir que p, c’est croire que p, que p soit vrai et avoir de bonnes raisons de le croire. Gettier a montré en 1963 que ces trois conditions ne suffisent pas.

Mis à jour le 5 min de lecture

La définition de la connaissance comme croyance vraie justifiée (en anglais justified true belief, abrégé JTB) est la réponse la plus célèbre à la question « qu’est-ce que savoir ? ». Elle remonte à Platon et a dominé la théorie de la connaissance jusqu’en 1963, date à laquelle Edmund Gettier publie un article de trois pages qui la met en défaut. Depuis, la recherche d’une « quatrième condition » est l’un des chantiers majeurs de l’épistémologie.

Les trois conditions de la connaissance

1. La condition de vérité

On ne peut pas savoir une chose fausse. On peut croire que la Terre est plate, on ne peut pas le savoir. Si l’on découvre qu’une croyance était fausse, on dit « je croyais savoir », non « je savais ». Sur la notion de vérité elle-même, voir la vérité.

2. La condition de croyance

Savoir suppose d’adhérer à ce que l’on sait. Il serait contradictoire de dire « je sais qu’il pleut, mais je ne le crois pas ». La croyance est ici une attitude mentale (tenir pour vrai), sans connotation religieuse. Voir science et croyance.

3. La condition de justification

Une croyance vraie peut l’être par chance. Celui qui parie que le prochain tirage du loto donnera le 7 et gagne n’avait pas de connaissance : il a deviné. La justification (preuves, raisons, perceptions fiables, témoignages solides) distingue le savoir de l'opinion vraie.

L’origine platonicienne

Dans le Ménon, Socrate explique que les opinions vraies sont comme les statues de Dédale, qui s’enfuient si on ne les attache pas : elles deviennent science quand on les enchaîne par un raisonnement causal. Dans le Théétète, la troisième définition examinée est « l’opinion vraie accompagnée de raison » (logos). Mais le dialogue la rejette finalement, faute de pouvoir définir ce logos sans cercle, et se termine sans conclusion. La définition tripartite est donc une reconstruction moderne inspirée de Platon plus qu’une thèse qu’il aurait défendue. Voir vérité et opinion.

Le problème de Gettier (1963)

Edmund Gettier, philosophe américain (1927-2021), publie en 1963 dans la revue Analysis l’article « Is Justified True Belief Knowledge? » (« La croyance vraie justifiée est-elle une connaissance ? »). Il propose deux cas où les trois conditions sont remplies sans qu’il y ait connaissance.

Premier cas : les dix pièces

Smith et Jones postulent pour le même emploi. Smith a de bonnes raisons de croire que Jones obtiendra le poste (le directeur le lui a dit) et que Jones a dix pièces dans sa poche (il les a comptées). Il en déduit : « l’homme qui obtiendra le poste a dix pièces dans sa poche ». Or c’est Smith qui obtient le poste, et, sans le savoir, Smith a lui aussi dix pièces dans sa poche. Sa croyance est vraie, justifiée (déduite de prémisses justifiées), mais ce n’est pas une connaissance : elle n’est vraie que par hasard.

Second cas : Jones possède une Ford

Smith a de bonnes raisons de croire que Jones possède une Ford. Il en déduit, par simple logique, la disjonction : « ou bien Jones possède une Ford, ou bien Brown est à Barcelone », sans avoir aucune idée de l’endroit où se trouve Brown. Or Jones ne possède pas de Ford, mais Brown se trouve, par pur hasard, à Barcelone. La disjonction est vraie et justifiée, mais Smith ne sait pas qu’elle est vraie.

D’autres exemples classiques

ExempleAuteurSituationPourquoi ce n’est pas un savoir
L’horloge arrêtéeBertrand Russell (1948)On lit l’heure sur une horloge arrêtée qui, par chance, indique l’heure exacteCroyance vraie justifiée par une source défaillante
Les granges en façadeCarl Ginet, rapporté par Alvin Goldman (1976)Dans une région remplie de fausses granges en carton, on voit la seule vraie grangeOn aurait cru la même chose devant une fausse
Le mouton dans le préRoderick ChisholmOn prend un chien pour un mouton, mais un vrai mouton est caché derrièreLa croyance est vraie pour une autre raison que la raison invoquée

Les réponses au problème de Gettier

SolutionPrincipeAuteursDifficulté
Pas de fausse prémisseLa justification ne doit reposer sur aucune croyance fausseMichael Clark (1963)Le cas des granges ne contient pas de prémisse fausse
Théorie causaleLa croyance doit être causée de façon appropriée par le fait qui la rend vraieAlvin Goldman (1967)Mal adaptée aux vérités mathématiques ou générales
FiabilismeLa croyance doit être produite par un processus fiableAlvin Goldman (1979)Que signifie « fiable » ? Comment découper le processus ?
DéfaisabilitéAucune vérité supplémentaire ne doit pouvoir annuler la justificationKeith Lehrer, Peter KleinCritères très difficiles à formuler
Condition de sensibilité / sûretéSi p était faux, on ne le croirait pas (Nozick) ; on ne pourrait pas facilement se tromper (Sosa)Robert Nozick (1981), Ernest SosaConséquences contre-intuitives sur la clôture du savoir
Épistémologie des vertusSavoir, c’est croire le vrai grâce à ses compétencesErnest Sosa, Linda ZagzebskiDélimiter ce que « grâce à » veut dire
Le savoir comme primitifLa connaissance n’est pas analysable ; elle est l’état mental premierTimothy Williamson (2000)Renonce à toute définition

Aucune de ces solutions ne fait consensus. Linda Zagzebski a soutenu en 1994 que les cas de type Gettier sont inévitables tant que la justification n’implique pas strictement la vérité.

Pourquoi ce problème est important

  • Il montre qu’une définition philosophique peut être réfutée par un contre-exemple bien construit, comme une hypothèse scientifique.
  • Il oblige à préciser la différence entre savoir et avoir raison par chance, distinction essentielle dans la vie courante (rumeurs, informations vraies relayées pour de mauvaises raisons).
  • Il a donné naissance au débat internalisme / externalisme : la justification doit-elle être accessible au sujet, ou dépend-elle de la fiabilité objective de ses moyens de connaître ?

Questions fréquentes

Qui a inventé la définition « croyance vraie justifiée » ?

Elle s’inspire du Ménon et du Théétète de Platon. Sous sa forme moderne, elle est formulée notamment par Alfred Ayer (1956) et Roderick Chisholm (1957), que Gettier cite dans son article.

Qu’est-ce qu’un « cas Gettier » ?

Une situation où une personne a une croyance vraie et justifiée, mais où la vérité de la croyance tient à un coup de chance, de sorte qu’on refuse de parler de connaissance.

Le problème de Gettier a-t-il été résolu ?

Non. De nombreuses conditions supplémentaires ont été proposées, mais chacune a rencontré de nouveaux contre-exemples. Certains philosophes en concluent que la connaissance n’est pas définissable.

Quelle différence entre croyance vraie et connaissance ?

Une croyance vraie peut l’être par hasard. La connaissance suppose en plus un lien solide entre les raisons de croire et la vérité de ce que l’on croit.

À lire aussi

Théorie de la connaissance : toutes les fiches