Philosophie · Théorie de la connaissance
Théorie de la connaissance
La théorie de la connaissance est la partie de la philosophie qui étudie la nature, les sources, la valeur et les limites du savoir humain : qu’est-ce que connaître, et que pouvons-nous connaître ?
Mis à jour le 7 min de lecture
La théorie de la connaissance (on dit aussi gnoséologie, et en anglais epistemology) cherche à répondre à quatre questions : qu’est-ce que connaître (la nature du savoir), d’où viennent nos connaissances (raison ou expérience), que valent-elles (vérité, certitude, justification) et jusqu’où peuvent-elles aller (limites de l’esprit humain). Elle est née avec Platon, s’est renouvelée avec Descartes, Locke et Hume, et a trouvé chez Kant sa formulation moderne la plus influente. Elle se distingue de la connaissance au sens courant (voir la définition du mot connaissance) : elle ne transmet pas de savoirs, elle interroge leur possibilité.
Vocabulaire : gnoséologie, épistémologie, théorie de la connaissance
En français, ces termes ne se recouvrent pas exactement.
| Terme | Sens en français | Exemple de question |
|---|---|---|
| Théorie de la connaissance | Étude générale du connaître humain | Peut-on connaître le monde tel qu’il est ? |
| Gnoséologie | Synonyme savant (du grec gnôsis, connaissance) | Quelles sont les facultés de connaître ? |
| Épistémologie | Au sens français strict : étude critique des sciences | Qu’est-ce qui rend une théorie scientifique ? |
| Epistemology (anglais) | Équivalent de « théorie de la connaissance » | Le savoir est-il une croyance vraie justifiée ? |
L’usage contemporain, sous l’influence anglo-saxonne, emploie de plus en plus épistémologie au sens large. La fiche épistémologie détaille cette discipline et ses auteurs.
Qu’est-ce que connaître ?
Connaître n’est pas seulement croire
Dans le Théétète, Platon fait chercher à Socrate une définition de la science (epistêmê). Après avoir écarté « la science est sensation » et « la science est opinion vraie », le dialogue examine « l’opinion vraie accompagnée de raison » (logos) — sans conclure. La tradition en a tiré la définition dite classique : savoir, c’est avoir une croyance vraie et justifiée. Trois conditions sont requises :
- croire que p (adhésion du sujet) ;
- que p soit vrai (on ne peut pas savoir une chose fausse) ;
- avoir de bonnes raisons de le croire (justification).
En 1963, Edmund Gettier a montré par deux contre-exemples qu’une croyance peut être vraie et justifiée par hasard, sans constituer un savoir. Ce « problème de Gettier » a relancé toute la discipline : voir croyance vraie justifiée.
Les types de connaissance
On distingue classiquement :
- la connaissance propositionnelle (« savoir que ») : savoir que l’eau bout à 100 °C au niveau de la mer ;
- le savoir-faire (« savoir comment ») : savoir nager, jouer du piano, parler une langue ;
- la connaissance par accointance (Bertrand Russell, 1910-1911) : connaissance directe d’une chose ou d’une personne, par opposition à la connaissance par description.
Le français marque une partie de ces différences : on connaît une personne ou une ville, on sait qu’une chose est vraie ou on sait faire quelque chose.
D’où viennent nos connaissances ? Raison contre expérience
C’est la grande querelle de l’âge classique (XVIIe-XVIIIe siècles).
Le rationalisme
Pour le rationalisme, les connaissances les plus certaines viennent de la raison seule. Descartes fonde la science sur des idées claires et distinctes et sur une première certitude, le cogito (« je pense, donc je suis », Discours de la méthode, 1637). Spinoza et Leibniz prolongent cette voie : l’esprit possède des idées innées ou des principes (identité, raison suffisante) qui ne doivent rien aux sens. Le modèle de la connaissance est la mathématique.
L’empirisme
Pour l'empirisme, toute connaissance vient de l'expérience. Locke (Essai sur l’entendement humain, 1690) compare l’esprit à une page blanche que l’expérience remplit de sensations et de réflexions. Hume (Enquête sur l’entendement humain, 1748) distingue les impressions et les idées et montre que la causalité n’est jamais observée : nous inférons par habitude qu’un effet suivra sa cause. Le modèle est la physique expérimentale.
La synthèse critique de Kant
Dans la Critique de la raison pure (1781, 2e éd. 1787), Kant affirme que « toute notre connaissance commence avec l’expérience » mais qu’elle « ne dérive pas pour autant toute de l’expérience ». L’esprit apporte des formes a priori : l’espace et le temps (formes de la sensibilité) et les catégories de l’entendement (causalité, unité, substance…). Nous connaissons donc les phénomènes (les choses telles qu’elles nous apparaissent), jamais la chose en soi. Kant appelle cette démarche criticisme et la compare à une « révolution copernicienne » : c’est l’objet qui se règle sur nos facultés, non l’inverse. Voir la fiche Kant.
| Courant | Source principale | Auteurs | Modèle de savoir | Limite reprochée |
|---|---|---|---|---|
| Rationalisme | Raison, idées innées | Descartes, Spinoza, Leibniz | Mathématiques | Risque de spéculation coupée du réel |
| Empirisme | Expérience sensible | Locke, Berkeley, Hume | Physique expérimentale | Ne fonde pas l’universel ni la nécessité |
| Criticisme | Expérience + formes a priori | Kant | Physique mathématique (Newton) | Chose en soi inconnaissable |
La distinction entre jugements a priori (indépendants de l’expérience) et a posteriori (tirés de l’expérience), et entre jugements analytiques et synthétiques, est expliquée dans la fiche connaissance a priori et a posteriori.
Que vaut la connaissance ? Certitude, doute et vérité
Le scepticisme
Les sceptiques antiques (Pyrrhon, Sextus Empiricus) soutiennent qu’à tout argument on peut opposer un argument de force égale : il faut donc suspendre son jugement (épochè). Le scepticisme reste le grand adversaire de toute théorie de la connaissance : chaque fondation du savoir doit répondre à ses objections (illusions des sens, rêve, régression à l’infini des justifications).
Le doute méthodique de Descartes
Descartes radicalise le doute pour mieux le dépasser : il rejette comme faux tout ce qui est seulement douteux (sens, rêve, hypothèse du malin génie) jusqu’à trouver une certitude qui résiste, l’existence du sujet pensant. Le doute est ici un moyen, non une fin : c’est la différence avec le sceptique. Voir Descartes.
Les théories de la vérité
Connaître suppose de dire vrai. Trois grandes conceptions s’opposent : la vérité comme correspondance à la réalité (Aristote, Thomas d’Aquin), comme cohérence d’un ensemble de propositions, et comme utilité ou succès pratique (pragmatisme de William James). Elles sont détaillées dans la fiche la vérité.
Jusqu’où peut-on connaître ? Les limites du savoir
- Limites de la sensibilité : nos sens ne saisissent qu’une partie du réel et peuvent tromper (bâton plongé dans l’eau qui paraît brisé). Voir la perception.
- Limites de la raison : pour Kant, la raison tombe dans des contradictions (antinomies) quand elle prétend connaître ce qui dépasse toute expérience possible : Dieu, l’âme, le monde comme totalité.
- Limites de l’induction : aucune accumulation d’observations ne prouve une loi universelle (Hume, puis Popper). D’où le critère de falsifiabilité.
- Limites liées au sujet : la connaissance est-elle relative à l’observateur, à sa culture, à son époque ? C’est la question du relativisme.
Les grandes étapes de la théorie de la connaissance
| Époque | Auteur | Œuvre | Apport |
|---|---|---|---|
| IVe s. av. J.-C. | Platon | Ménon, Théétète, La République | Distinction opinion / science ; réminiscence ; allégorie de la caverne |
| IVe s. av. J.-C. | Aristote | Seconds Analytiques | Science démonstrative, rôle de l’induction |
| IIe-IIIe s. | Sextus Empiricus | Esquisses pyrrhoniennes | Arguments sceptiques |
| 1637-1641 | Descartes | Discours de la méthode, Méditations | Doute méthodique, cogito |
| 1690 | Locke | Essai sur l’entendement humain | Empirisme, critique des idées innées |
| 1748 | Hume | Enquête sur l’entendement humain | Critique de la causalité |
| 1781 | Kant | Critique de la raison pure | Formes a priori, phénomène / chose en soi |
| 1830-1842 | Auguste Comte | Cours de philosophie positive | Positivisme |
| 1934 | Karl Popper | Logik der Forschung | Falsifiabilité |
| 1938 | Gaston Bachelard | La Formation de l’esprit scientifique | Obstacles épistémologiques |
| 1962 | Thomas Kuhn | La Structure des révolutions scientifiques | Paradigmes, révolutions scientifiques |
| 1963 | Edmund Gettier | « Is Justified True Belief Knowledge? » | Remise en cause de la définition classique |
Les débats contemporains
Depuis Gettier, plusieurs débats structurent la discipline :
- Fondationnalisme ou cohérentisme : nos croyances reposent-elles sur des croyances de base indubitables, ou se justifient-elles mutuellement comme les mailles d’un filet ?
- Internalisme ou externalisme : la justification doit-elle être accessible au sujet, ou suffit-il que la croyance soit produite par un processus fiable (fiabilisme d’Alvin Goldman) ?
- Épistémologie des vertus : savoir, c’est réussir à croire le vrai grâce à ses compétences intellectuelles.
- Épistémologie sociale : une grande partie de nos connaissances repose sur le témoignage d’autrui (experts, enseignants, médias). Quand peut-on légitimement faire confiance ?
- Naturalisation de l’épistémologie (Quine, 1969) : étudier la connaissance avec les outils des sciences cognitives. Voir aussi les biais cognitifs.
Théorie de la connaissance et connaissance du vivant
La connaissance ne porte pas seulement sur la matière inerte. Georges Canguilhem a interrogé la manière dont la science connaît le vivant, sujet qui est lui-même vivant : voir Canguilhem, La Connaissance de la vie et la notion de connaissance de la vie.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre théorie de la connaissance et épistémologie ?
En français, la théorie de la connaissance porte sur toute connaissance humaine, tandis que l’épistémologie désigne d’abord l’étude critique des sciences (méthodes, concepts, histoire). En anglais, epistemology recouvre les deux sens.
Quels sont les principaux courants de la théorie de la connaissance ?
Le rationalisme (la raison est la source du savoir), l’empirisme (l’expérience est la source du savoir), le criticisme kantien (synthèse des deux), le scepticisme (le savoir certain est impossible) et, plus récemment, le positivisme, le pragmatisme et le rationalisme critique de Popper.
Quel philosophe a fondé la théorie de la connaissance ?
Platon pose le premier les questions centrales (Théétète, Ménon). Mais la théorie de la connaissance devient une discipline autonome à l’époque moderne avec Descartes, Locke et surtout Kant, qui fait de l’examen des facultés de connaître le préalable de toute philosophie.
Peut-on tout connaître ?
Pour Kant, non : nous ne connaissons que les phénomènes, jamais les choses en soi, et la raison s’égare quand elle prétend connaître Dieu ou l’âme. Les sciences elles-mêmes produisent des connaissances révisables. Cela ne signifie pas que tout se vaut : certaines connaissances sont bien mieux justifiées que d’autres.