Philosophie · Théorie de la connaissance
Empirisme
L’empirisme est la doctrine selon laquelle toute connaissance vient de l’expérience sensible : il n’existe pas d’idées innées, l’esprit apprend tout de ce qu’il perçoit.
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L'empirisme (du grec empeiria, « expérience ») soutient que l'expérience est la source et la limite de toutes nos connaissances. Rien n’est dans l’esprit qui n’ait d’abord été dans les sens : nos idées les plus abstraites dérivent, par combinaison ou généralisation, de sensations. Le courant est surtout britannique et culmine aux XVIIe-XVIIIe siècles avec John Locke, George Berkeley et David Hume. Il s’oppose au rationalisme, pour qui la raison possède des principes indépendants de l’expérience.
Les thèses principales de l’empirisme
- Pas d’idées innées : l’esprit à la naissance ne contient aucune connaissance.
- Primauté de la sensation : les idées simples viennent des sens ; les idées complexes sont des assemblages d’idées simples.
- Méthode inductive : on connaît les lois de la nature en généralisant à partir d’observations répétées (voir induction et déduction).
- Limites du savoir : ce qui dépasse toute expérience possible (substance, essence, Dieu) ne peut être connu avec certitude.
Les précurseurs
L’adage « rien n’est dans l’intellect qui n’ait d’abord été dans les sens » (nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu) est une formule scolastique inspirée d'Aristote, pour qui la connaissance part de la sensation et s’élève par induction jusqu’aux principes. Au début du XVIIe siècle, Francis Bacon (Novum Organum, 1620) critique les « idoles » qui faussent l’esprit et propose une méthode inductive fondée sur l’observation méthodique et l’expérimentation.
Les trois grands empiristes britanniques
John Locke (1632-1704)
Dans l'Essai sur l’entendement humain (1690), Locke réfute les idées innées : si elles existaient, les enfants et les « idiots » les connaîtraient. L’esprit est comparé à un papier blanc (white paper) ; l’image de la tabula rasa, « table rase », lui est souvent associée. Deux sources alimentent l’esprit : la sensation (expérience des objets extérieurs) et la réflexion (expérience des opérations de notre propre esprit). Locke distingue les qualités premières des corps (étendue, figure, mouvement), qui sont réellement dans les objets, et les qualités secondes (couleur, saveur, son), qui sont des effets produits en nous.
George Berkeley (1685-1753)
Berkeley pousse l’empirisme jusqu’à l'idéalisme : les qualités premières sont aussi relatives à la perception que les qualités secondes. Une chose n’est rien d’autre que l’ensemble de ses perceptions : « être, c’est être perçu » (esse est percipi, Traité des principes de la connaissance humaine, 1710). La matière comme substance indépendante de l’esprit est une notion vide ; c’est Dieu qui garantit la permanence et la régularité des perceptions.
David Hume (1711-1776)
Dans le Traité de la nature humaine (1739-1740) et l'Enquête sur l’entendement humain (1748), Hume distingue :
- les impressions, perceptions vives et immédiates ;
- les idées, copies affaiblies des impressions.
Toute idée qui ne renvoie à aucune impression est suspecte. Hume en tire sa critique célèbre de la causalité : nous ne percevons jamais une connexion nécessaire entre deux événements, seulement leur succession constante. Nous attendons l’effet par habitude (ou coutume). Rien ne garantit logiquement que le soleil se lèvera demain : c’est le problème de l’induction. Hume distingue aussi les relations d’idées (mathématiques, certaines) et les questions de fait (connues par expérience, seulement probables).
| Philosophe | Œuvre principale | Thèse marquante |
|---|---|---|
| Francis Bacon | Novum Organum (1620) | Méthode inductive, critique des idoles |
| John Locke | Essai sur l’entendement humain (1690) | Pas d’idées innées ; sensation et réflexion |
| George Berkeley | Traité des principes de la connaissance humaine (1710) | Esse est percipi |
| David Hume | Enquête sur l’entendement humain (1748) | Critique de la causalité, habitude |
| Condillac | Traité des sensations (1754) | Sensualisme : la statue animée sens après sens |
| John Stuart Mill | Système de logique (1843) | Même les mathématiques reposent sur l’induction |
Empirisme et rationalisme : la querelle
| Question | Empirisme | Rationalisme |
|---|---|---|
| Source de la connaissance | Expérience | Raison |
| Idées innées | Non | Oui (Descartes, Leibniz) |
| Méthode | Induction, observation | Déduction, démonstration |
| Modèle | Sciences expérimentales | Mathématiques |
| Statut des vérités générales | Probables, révisables | Nécessaires, universelles |
Leibniz répond à Locke dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain (rédigés vers 1704, publiés en 1765) : il accepte l’adage scolastique, mais ajoute « excepté l’intellect lui-même ». L’esprit n’est pas une table rase mais un bloc de marbre veiné, dont les veines dessinent déjà la statue.
Les critiques de l’empirisme
- L’universalité et la nécessité : l’expérience montre ce qui est, jamais ce qui doit être nécessairement. Elle ne peut fonder les mathématiques ni les lois universelles. C’est l’objection de Kant, qui dit avoir été réveillé de son « sommeil dogmatique » par Hume et qui élabore le criticisme.
- Le scepticisme : poussé jusqu’au bout, l’empirisme humien rend douteuses la causalité, la substance et même l’identité du moi. Voir scepticisme.
- La passivité de l’esprit : la perception n’est pas un simple enregistrement ; elle est organisée par l’attention, les concepts et les attentes.
- Le rôle de la théorie : en science, les observations sont guidées par des hypothèses (Popper, Bachelard).
Héritage : l’empirisme logique
Au XXe siècle, le Cercle de Vienne associe l’empirisme à la logique moderne : seuls ont un sens les énoncés vérifiables par l’expérience et les énoncés logiques ou mathématiques (tautologies). C’est l'empirisme logique ou positivisme logique (voir positivisme). Quine critique en 1951 deux de ses « dogmes » : la distinction tranchée entre énoncés analytiques et synthétiques, et le réductionnisme.
Un exemple pour comprendre : l’aveugle-né de Molyneux
En 1688, le savant irlandais William Molyneux pose à Locke une question restée célèbre : un aveugle de naissance, qui a appris à distinguer au toucher un cube et une sphère, pourrait-il, s’il recouvrait la vue, les distinguer par la seule vue, sans les toucher ? Locke, dans la 2e édition de l'Essai (1694), répond non, comme Molyneux : l’aveugle n’a pas encore appris par l’expérience à associer l’apparence visuelle et la sensation tactile. Leibniz répond au contraire qu’il le pourrait, en raisonnant sur les formes. Berkeley (Essai pour une nouvelle théorie de la vision, 1709) défend la réponse empiriste. Le débat illustre l’enjeu central de l’empirisme : nos connaissances sur l’espace et les objets sont-elles apprises par association d’expériences, ou reposent-elles sur des structures innées de l’esprit ? Les cas réels d’opérations de la cataracte congénitale, observés depuis le chirurgien William Cheselden en 1728, ont nourri la discussion jusqu’à aujourd’hui.
Empirisme et sciences cognitives
La querelle de l’inné et de l’acquis se poursuit dans les sciences contemporaines.
- Le béhaviorisme (Watson, Skinner) prolonge l’empirisme : le comportement s’explique par l’apprentissage et le conditionnement.
- Noam Chomsky (années 1950-1960) défend au contraire une forme d’innéisme : les enfants acquièrent leur langue maternelle trop vite et avec trop peu de données pour que cet apprentissage soit purement empirique ; ils disposeraient d’une « grammaire universelle » innée. Il se réclame lui-même de Descartes.
- La psychologie du développement montre que les nourrissons possèdent très tôt certaines attentes sur les objets (permanence, solidité) et les nombres, ce qui relance le débat.
- L’apprentissage automatique (intelligence artificielle) est parfois présenté comme un empirisme technique : des systèmes qui extraient des régularités de très grandes quantités de données, sans règles explicites préalables. Mais leur architecture elle-même incorpore des choix qui jouent le rôle de structures préalables.
L’empirisme dans la démarche scientifique
L’héritage le plus durable de l’empirisme est l’exigence de soumettre les idées à l’épreuve des faits. La méthode scientifique ne se contente pas de raisonnements : elle exige observation, mesure et expérimentation reproductibles. En médecine, cette exigence a pris la forme de la médecine fondée sur les preuves, qui hiérarchise les données selon leur fiabilité (essais contrôlés randomisés, méta-analyses). Voir aussi l’expérience et épistémologie.
Pour approfondir les auteurs, voir les fiches Locke et Hume.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre empirisme et expérience ?
L'expérience est une source de connaissance que toutes les philosophies reconnaissent. L’empirisme est la thèse plus forte selon laquelle elle est la seule source de nos idées.
Locke a-t-il dit « tabula rasa » ?
L’image de la table rase remonte à Aristote (la tablette à écrire du De l’âme). Locke parle d’un « papier blanc » ; l’expression tabula rasa lui est associée par la tradition.
L’empirisme mène-t-il au scepticisme ?
Pas nécessairement, mais chez Hume il débouche sur un scepticisme modéré : nos croyances sur les causes reposent sur l’habitude et non sur la raison, ce qui n’empêche pas de vivre et d’agir.
Quel est le contraire de l’empirisme ?
Le rationalisme, qui fait de la raison la source principale des connaissances et admet des idées ou principes innés.