Philosophie · Théorie de la connaissance
Matérialisme
Le matérialisme est la doctrine selon laquelle tout ce qui existe est matière ou dépend de la matière : la pensée elle-même résulte de processus physiques.
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Le matérialisme soutient que la réalité est entièrement constituée de matière (ou, dans la physique moderne, de matière et d’énergie) et que rien n’existe en dehors d’elle : ni âme immatérielle, ni esprit séparé, ni monde des Idées. La pensée, les sentiments, la conscience sont des effets de l’organisation de la matière. Le matérialisme s’oppose au spiritualisme (existence d’une âme distincte du corps) et à l'idéalisme (primauté de l’esprit). Le mot se diffuse au début du XVIIIe siècle : Leibniz oppose ainsi Épicure, type des « matérialistes », à Platon, type des « idéalistes ».
Le matérialisme antique : les atomistes
Démocrite (vers 460 - vers 370 av. J.-C.) et Leucippe
Les atomistes expliquent tout par des atomes (du grec atomos, « insécable ») en nombre infini, qui se meuvent dans le vide et dont les combinaisons forment toutes choses. Les qualités sensibles (couleur, saveur, chaud) n’existent que « par convention » ; en réalité, il n’y a que les atomes et le vide.
Épicure (341-270 av. J.-C.) et Lucrèce (Ier siècle av. J.-C.)
Épicure reprend l’atomisme pour libérer les hommes de la peur : l’âme, faite d’atomes subtils, se disperse à la mort, donc « la mort n’est rien pour nous » (Lettre à Ménécée). Les dieux existent mais ne s’occupent pas du monde. Il ajoute le clinamen, déviation spontanée des atomes, qui rend possibles les rencontres et la liberté. Le poète latin Lucrèce expose cette doctrine dans De la nature des choses (De rerum natura).
Le matérialisme moderne
| Auteur | Dates | Œuvre | Thèse |
|---|---|---|---|
| Thomas Hobbes | 1588-1679 | Léviathan (1651) | Tout est corps en mouvement, y compris la pensée |
| Julien Offray de La Mettrie | 1709-1751 | L’Homme-machine (1747) | L’homme entier est une machine ; l’âme dépend du corps |
| Denis Diderot | 1713-1784 | Le Rêve de d’Alembert (1769, publié en 1830) | La matière est sensible ; la vie émerge de son organisation |
| Paul Henri Thiry d’Holbach | 1723-1789 | Système de la nature (1770) | Déterminisme et athéisme matérialistes |
| Karl Marx | 1818-1883 | L’Idéologie allemande (avec Engels, 1845-1846) | Matérialisme historique |
Descartes avait conçu le corps vivant comme une machine (théorie des animaux-machines) tout en maintenant une âme pensante distincte. La Mettrie supprime cette âme : c’est l’organisation du cerveau qui pense. Le matérialisme des Lumières est souvent lié à l’athéisme et au déterminisme : tout ce qui arrive est l’effet nécessaire de causes matérielles. Voir siècle des Lumières.
Le matérialisme historique de Marx
Le matérialisme de Marx n’est pas d’abord une thèse sur la composition de l’univers, mais sur la société : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience » (Contribution à la critique de l’économie politique, préface, 1859). Les idées, le droit, la religion, la morale (superstructure) dépendent des conditions matérielles de production (infrastructure). L’histoire est l’histoire de la lutte des classes. Engels parlera de matérialisme dialectique pour désigner la philosophie générale du marxisme. Voir aussi le travail.
Le matérialisme contemporain : le problème corps-esprit
En philosophie de l’esprit, le matérialisme prend la forme du physicalisme : tout fait mental est un fait physique ou dépend de faits physiques.
- Théorie de l’identité (Place, Smart, années 1950) : un état mental est identique à un état du cerveau.
- Fonctionnalisme (Putnam, années 1960) : un état mental se définit par son rôle causal, réalisable dans différents supports (cerveau, peut-être machine). Voir intelligence artificielle.
- Éliminativisme (Paul et Patricia Churchland) : les notions de croyance et de désir seront remplacées par celles des neurosciences.
Les objections au matérialisme
- La conscience subjective : Thomas Nagel (« Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? », 1974) et David Chalmers (le « problème difficile de la conscience », 1995) soutiennent qu’aucune description physique n’explique l’expérience vécue.
- L’argument de la connaissance (Frank Jackson, 1982) : Mary, neuroscientifique qui sait tout de la vision des couleurs mais a vécu dans une pièce en noir et blanc, apprend quelque chose de nouveau en voyant du rouge.
- La liberté : si tout est déterminé par des causes matérielles, la responsabilité morale semble menacée. Voir la liberté.
- L’intentionnalité et le sens : comment des processus physiques peuvent-ils porter sur quelque chose et être vrais ou faux ?
Matérialisme et théorie de la connaissance
Le matérialisme est souvent associé à l'empirisme (toute connaissance vient des sens, eux-mêmes organes matériels) et au positivisme. Mais il pose un problème réflexif : si nos pensées sont des effets de causes physiques, comment savoir qu’elles sont vraies plutôt que simplement produites ? Les matérialistes répondent en invoquant l’évolution, qui sélectionne des capacités cognitives globalement fiables (voir évolution des espèces).
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre matérialisme et idéalisme ?
Le matérialisme fait de la matière la réalité première et explique l’esprit par elle ; l’idéalisme fait de l’esprit ou des idées la réalité première ou la condition de toute réalité connue.
Le matérialisme est-il forcément athée ?
Historiquement, il l’est le plus souvent. Mais Épicure admet des dieux matériels et indifférents au monde, et certains penseurs ont tenté de concilier une forme de matérialisme avec la foi.
Qu’est-ce que le matérialisme historique ?
La conception de Marx selon laquelle les conditions matérielles de production et les rapports de classes déterminent l’organisation sociale, les institutions et les idées d’une époque.
Les neurosciences prouvent-elles le matérialisme ?
Elles montrent une dépendance étroite entre activité cérébrale et vie mentale, ce qui va dans le sens du matérialisme. Mais corrélation n’est pas identité, et la question de la conscience vécue reste philosophiquement débattue.