Philosophie · Théorie de la connaissance
L’intuition en philosophie
En philosophie, l’intuition est une connaissance immédiate et directe de son objet, sans passer par un raisonnement ; elle s’oppose à la connaissance discursive.
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Le mot intuition vient du latin intueri, « regarder attentivement, voir ». Il désigne une saisie immédiate de quelque chose, comme d’un regard, par opposition à la connaissance discursive, qui procède par étapes, par raisonnement (du latin discurrere, « courir çà et là »). Selon les philosophes, l’intuition est un fondement du savoir (Descartes), une limite de notre esprit (Kant) ou l’accès privilégié à la réalité vivante (Bergson). Le sens courant — un pressentiment, un « flair » — est plus vague et doit être distingué du sens philosophique.
Intuition et raisonnement
| Intuition | Raisonnement (discursif) |
|---|---|
| Immédiate | Médiate, par étapes |
| Saisie globale | Enchaînement de propositions |
| Voir | Démontrer |
| Exemple : je vois que ce mur est blanc ; je saisis que 1 + 1 = 2 | Exemple : la somme des angles d’un triangle vaut 180°, démontré à partir des axiomes |
Les deux sont complémentaires : tout raisonnement part de principes qui ne sont pas démontrés et doivent donc être saisis autrement. Voir induction et déduction.
L’intuition chez les grands philosophes
Platon et Aristote : la saisie des principes
Pour Platon, le sommet de la connaissance est la contemplation (noèsis) des Idées, au-delà du raisonnement mathématique (dianoia). Pour Aristote, les premiers principes de la démonstration ne peuvent être démontrés (sinon on irait à l’infini) : ils sont saisis par l’intellect (noûs) à partir de l’expérience.
Descartes : intuition et déduction
Dans les Règles pour la direction de l’esprit (rédigées vers 1628, publiées en 1701), Descartes ne reconnaît que deux voies vers la certitude : l'intuition et la déduction. L’intuition y est définie comme la conception d’un esprit pur et attentif, si facile et si distincte qu’elle ne laisse aucun doute sur ce que l’on comprend (règle III). Exemples : chacun voit par intuition qu’il existe, qu’il pense, qu’un triangle est borné par trois lignes. La déduction est une chaîne d’intuitions successives. Le cogito est souvent présenté comme une intuition plutôt que comme un syllogisme.
Spinoza : la science intuitive
Dans l'Éthique, la connaissance du troisième genre, ou science intuitive, saisit d’un coup l’essence des choses singulières à partir de la connaissance de Dieu. Elle est supérieure à la raison (deuxième genre), qui procède par notions communes, et procure la plus haute satisfaction de l’esprit.
Pascal : le cœur
Pour Pascal, « nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur » (Pensées). C’est par le cœur que nous connaissons les premiers principes (espace, temps, mouvement, nombres), que la raison ne peut que présupposer. Il distingue aussi l'esprit de finesse, qui voit d’un coup, de l'esprit de géométrie, qui raisonne à partir de principes.
Kant : l’intuition est seulement sensible
Pour Kant, l’homme ne possède qu’une intuition sensible : il ne peut connaître un objet que s’il lui est donné dans l’espace et le temps. Une intuition intellectuelle, qui créerait son objet en le pensant, n’appartiendrait qu’à un entendement divin. D’où la formule : « des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts sont aveugles ». Espace et temps sont les intuitions pures a priori qui rendent possibles les mathématiques. Voir criticisme.
Bergson : l’intuition contre l’intelligence
Henri Bergson (La Pensée et le Mouvant, 1934 ; « Introduction à la métaphysique », 1903) oppose l'intelligence, qui découpe le réel en concepts fixes et le spatialise pour agir sur lui, à l'intuition, « sympathie » par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique. Seule l’intuition saisit la durée, le temps vécu, continu et créateur. Voir le temps.
Husserl : l’intuition des essences
La phénoménologie fait de l’intuition le « principe des principes » : toute intuition donatrice originaire est une source de droit pour la connaissance (Idées directrices pour une phénoménologie, 1913). Husserl admet une intuition des essences (Wesensschau) par variation imaginaire.
L’intuition en mathématiques et en science
Henri Poincaré soulignait que l’invention mathématique repose sur l’intuition, alors que la démonstration repose sur la logique. Mais l’histoire des mathématiques montre aussi les dangers de l’intuition : des courbes continues sans tangente en aucun point (Weierstrass, 1872) défient l’intuition géométrique. La physique moderne (relativité, mécanique quantique) contredit souvent l’intuition ordinaire de l’espace et du temps.
Les limites de l’intuition
- Elle peut tromper : l’impression d’évidence ne garantit pas la vérité (illusions perceptives, erreurs de jugement rapide). La psychologie contemporaine a étudié les erreurs du jugement intuitif (voir les biais cognitifs).
- Elle est difficile à communiquer : ce qui est vu ne se transmet que par des concepts et des preuves.
- Elle ne remplace pas le contrôle : en science, une intuition n’est qu’une hypothèse tant qu’elle n’a pas été testée.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre intuition et instinct ?
L’instinct est une tendance innée à agir, commune à une espèce et non apprise. L’intuition est une forme de connaissance : elle saisit quelque chose, même si elle peut s’appuyer sur l’expérience accumulée.
L’intuition est-elle une forme de raison ?
Chez Descartes et Spinoza, oui : l’intuition intellectuelle est l’acte le plus parfait de la raison. Chez Bergson, au contraire, elle s’oppose à l’intelligence conceptuelle.
Qu’est-ce que l’intuition intellectuelle ?
Une saisie directe d’un objet par l’esprit seul, sans passer par les sens. Descartes l’admet ; Kant la refuse à l’homme.
Peut-on se fier à son intuition ?
Elle est précieuse quand elle repose sur une longue expérience dans un domaine stable, mais elle doit être vérifiée quand l’enjeu est important ou la situation inhabituelle.