Philosophie · Théorie de la connaissance
Rationalisme
Le rationalisme est la doctrine selon laquelle la raison, et non l’expérience des sens, est la source principale et le critère de la connaissance vraie.
Mis à jour le 7 min de lecture
Le rationalisme (du latin ratio, « calcul, raison ») affirme que la raison est capable de connaître le vrai par ses propres forces. Certaines connaissances, comme les vérités mathématiques ou les principes logiques, ne viennent pas des sens : elles sont innées ou découvertes par la seule réflexion, et elles sont nécessaires et universelles. Le rationalisme classique est représenté au XVIIe siècle par Descartes, Spinoza et Leibniz. Il s’oppose à l'empirisme, pour qui toute connaissance dérive de l’expérience.
Les sens du mot rationalisme
Le mot a trois usages qu’il faut distinguer dans une copie :
- Sens épistémologique : la raison est la source de la connaissance (Descartes, Leibniz). C’est le sens de cette fiche.
- Sens métaphysique : le réel lui-même est rationnel, intelligible de part en part. Spinoza identifie l’ordre des idées et l’ordre des choses ; Hegel écrit que « ce qui est rationnel est effectif, et ce qui est effectif est rationnel » (Principes de la philosophie du droit, 1820).
- Sens courant : attitude qui refuse les croyances non fondées (superstitions, révélation) et ne reconnaît que ce qui est justifié par des raisons. On l’oppose alors au fidéisme ou à l’irrationalisme. Voir science et croyance.
Les thèses du rationalisme classique
- Innéisme : l’esprit possède des idées innées (Dieu, l’étendue, les notions mathématiques chez Descartes) ou des dispositions innées (Leibniz).
- Primauté de la déduction : la connaissance progresse comme en géométrie, à partir de principes évidents dont on tire des conséquences nécessaires.
- Méfiance envers les sens : les sens sont utiles à la vie mais ne donnent pas la vérité des choses.
- Intelligibilité du réel : rien n’est sans raison ; la nature est écrite dans un langage mathématique.
Les grands rationalistes
Platon, un rationalisme avant la lettre
Pour Platon, le monde sensible ne donne que des opinions changeantes ; seule l’intelligence atteint les Idées éternelles. Dans le Ménon, un jeune esclave sans instruction découvre, guidé par les questions de Socrate, comment doubler l’aire d’un carré : apprendre, c’est se ressouvenir (réminiscence). L'allégorie de la caverne illustre cette ascension du sensible vers l’intelligible.
Descartes (1596-1650)
Descartes cherche un fondement inébranlable au savoir. Par le doute méthodique, il découvre le cogito puis établit la règle de l’évidence : est vrai ce que l’on conçoit clairement et distinctement. Dans l’analyse du morceau de cire (Méditations métaphysiques, II, 1641), il montre que la cire qui fond change toutes ses qualités sensibles et reste pourtant la même cire : ce n’est pas par les sens mais par une « inspection de l’esprit » qu’on la connaît. Les quatre règles du Discours de la méthode (1637) — évidence, analyse, ordre, dénombrement — s’inspirent de la méthode des géomètres.
Spinoza (1632-1677)
Dans l'Éthique (1677), démontrée « selon l’ordre géométrique », Spinoza distingue trois genres de connaissance : l’opinion et l’imagination (premier genre), la raison qui saisit les propriétés communes des choses (deuxième genre) et la science intuitive qui connaît les choses singulières en Dieu (troisième genre). Pour lui, « la vérité est à elle-même sa propre norme » : une idée vraie se reconnaît d’elle-même.
Leibniz (1646-1716)
Leibniz distingue les vérités de raison, nécessaires, dont le contraire est impossible (principe de non-contradiction), et les vérités de fait, contingentes, qui reposent sur le principe de raison suffisante : rien n’arrive sans qu’il y ait une raison pour qu’il en soit ainsi plutôt qu’autrement. Contre Locke, il défend un innéisme virtuel : les idées sont en nous comme des inclinations, que l’expérience réveille.
| Philosophe | Œuvre | Apport |
|---|---|---|
| Platon | Ménon, La République | Réminiscence, monde intelligible |
| Descartes | Discours de la méthode (1637), Méditations (1641) | Cogito, évidence, idées innées |
| Spinoza | Éthique (1677) | Trois genres de connaissance |
| Malebranche | De la recherche de la vérité (1674-1675) | Vision en Dieu |
| Leibniz | Nouveaux Essais (publiés en 1765), Monadologie (1714) | Vérités de raison / de fait, raison suffisante |
Rationalisme et empirisme : qui a raison ?
| Rationalisme | Empirisme | |
|---|---|---|
| Point fort | Explique la certitude des mathématiques et de la logique | Explique l’apprentissage et le progrès des sciences expérimentales |
| Point faible | Risque de construire des systèmes sans contrôle par l’expérience | Ne rend pas compte de la nécessité et de l’universalité |
| Exemple type | 2 + 2 = 4 est vrai partout et toujours | Le feu brûle : on l’apprend en s’y brûlant |
Kant dépasse l’opposition : les concepts sans intuitions sont vides, les intuitions sans concepts sont aveugles. La connaissance suppose à la fois une matière fournie par l’expérience et des formes a priori apportées par l’esprit. Voir criticisme et connaissance a priori et a posteriori.
Les critiques du rationalisme
- Kant : la raison livrée à elle-même produit une métaphysique dogmatique et se contredit (antinomies). Voir dogmatisme.
- Les empiristes : les idées innées sont une hypothèse inutile ; on peut expliquer leur origine par l’expérience.
- Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » (Pensées) ; les premiers principes sont saisis par le cœur, l'intuition, non démontrés.
- Nietzsche et les critiques de la raison : la raison est un instrument au service de la vie et des instincts, non une faculté pure.
Le rationalisme aujourd’hui
Le rationalisme appliqué de Bachelard (1949) insiste sur le dialogue entre raison et expérience dans la science. Le rationalisme critique de Popper défend l’esprit critique et la discussion argumentée plutôt qu’un fondement absolu. Au sens courant, le rationalisme désigne l’exigence de justifier ses croyances, contre les superstitions et les biais cognitifs.
La méthode rationaliste en pratique : les quatre règles de Descartes
Le Discours de la méthode (1637, deuxième partie) résume la démarche rationaliste en quatre préceptes :
- Évidence : ne recevoir jamais aucune chose pour vraie sans la connaître évidemment être telle, éviter la précipitation et la prévention, et ne comprendre dans ses jugements que ce qui se présente si clairement et distinctement à l’esprit qu’on n’a aucune occasion de le mettre en doute.
- Analyse : diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre.
- Ordre : conduire par ordre ses pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu jusqu’à la connaissance des plus composés.
- Dénombrement : faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales qu’on soit assuré de ne rien omettre.
Ces règles s’inspirent des « longues chaînes de raisons » des géomètres. Elles expliquent pourquoi le rationalisme classique est inséparable de la naissance de la physique mathématique : Descartes invente la géométrie analytique (publiée en 1637 en annexe du Discours, La Géométrie), Leibniz le calcul infinitésimal (publié à partir de 1684).
Les idées innées : de quoi parle-t-on ?
L’innéisme est souvent caricaturé. Descartes ne prétend pas que le nouveau-né pense déjà à la géométrie. Il soutient que certaines idées ne peuvent venir ni des sens ni de l’imagination, et qu’elles sont en nous comme une disposition à les former. Il distingue trois sortes d’idées (Méditation troisième) :
| Type d’idée | Origine | Exemples |
|---|---|---|
| Adventices | Viennent du dehors, par les sens | La chaleur du feu, le bruit |
| Factices | Fabriquées par l’imagination | Une sirène, un hippogriffe |
| Innées | Nées avec l’esprit | Dieu, la pensée, l’étendue, les vérités mathématiques |
L’idée de Dieu, être infini et parfait, ne peut, selon lui, avoir été produite par un esprit fini : elle est la marque de l’ouvrier imprimée sur son ouvrage. Leibniz précise que les idées innées sont présentes « comme des inclinations, des dispositions, des habitudes ou des virtualités naturelles », que l’expérience vient éveiller.
Le rationalisme aujourd’hui
Le débat entre raison et expérience n’a pas disparu. En linguistique, Noam Chomsky se réclame explicitement de Descartes (La Linguistique cartésienne, 1966) pour défendre l’existence de structures innées du langage. En philosophie des mathématiques, la question de savoir si les vérités mathématiques sont découvertes par la raison ou construites reste ouverte. Voir connaissance a priori et a posteriori.
Pour approfondir les auteurs, voir les fiches Spinoza, Leibniz et Pascal.
Questions fréquentes
Qui est le père du rationalisme ?
Descartes est considéré comme le fondateur du rationalisme moderne, mais Platon et Parménide en sont des précurseurs antiques.
Quelle est la différence entre rationalisme et raison ?
La raison est une faculté que tout le monde reconnaît. Le rationalisme est une thèse sur cette faculté : elle serait capable de connaître le vrai par elle-même, indépendamment de l’expérience.
Pourquoi Descartes est-il rationaliste ?
Parce qu’il fonde la connaissance sur des idées claires et distinctes saisies par l’esprit seul, se méfie des sens et prend la méthode mathématique pour modèle.
Le rationalisme s’oppose-t-il à la religion ?
Pas chez les classiques : Descartes et Leibniz démontrent l’existence de Dieu par la raison. Mais au sens courant, depuis les Lumières, le rationalisme critique les croyances qui ne s’appuient que sur l’autorité ou la révélation.