Philosophie · Théorie de la connaissance
Criticisme
Le criticisme est la philosophie de Kant, qui soumet la raison à un examen critique pour déterminer ce qu’elle peut connaître, à quelles conditions et dans quelles limites.
Mis à jour le 4 min de lecture
Le criticisme (ou philosophie critique, idéalisme transcendantal) désigne la démarche d’Emmanuel Kant (1724-1804) exposée dans ses trois Critiques : Critique de la raison pure (1781, 2e éd. 1787), Critique de la raison pratique (1788), Critique de la faculté de juger (1790). Le mot « critique » vient du grec krinein, « juger, distinguer, trier » : il ne s’agit pas de dénigrer la raison, mais de la juger elle-même, comme un tribunal, pour fixer ses droits et ses limites. Le criticisme se présente comme une voie entre le dogmatisme et le scepticisme.
Pourquoi une critique de la raison ?
Kant constate que la métaphysique est un « champ de bataille » de disputes sans fin, alors que les mathématiques et la physique de Newton progressent sûrement. Deux impasses menacent :
- le dogmatisme des rationalistes (Leibniz, Wolff), qui prétend connaître Dieu, l’âme et le monde par la raison seule ;
- le scepticisme de Hume, qui réduit la causalité à une habitude et ruine la nécessité des lois scientifiques.
Kant pose donc trois questions (Critique de la raison pure, « Canon de la raison pure ») : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Dans la Logique (1800), il ajoute une quatrième qui les résume : Qu’est-ce que l’homme ?
La révolution copernicienne
Jusqu’ici, on admettait que la connaissance devait se régler sur les objets. Kant propose l’hypothèse inverse : ce sont les objets qui se règlent sur notre connaissance, comme Copernic a expliqué le mouvement des astres en faisant tourner l’observateur plutôt que le ciel (préface de la 2e édition, 1787). L’esprit n’est pas un miroir passif : il structure ce qu’il reçoit.
Les éléments de la connaissance selon Kant
| Faculté | Rôle | Formes a priori |
|---|---|---|
| Sensibilité | Recevoir des intuitions (données sensibles) | Espace et temps |
| Entendement | Penser les intuitions au moyen de concepts | Les 12 catégories (unité, réalité, substance, causalité…) |
| Raison | Chercher l’inconditionné, unifier les connaissances | Les Idées : âme, monde, Dieu |
La formule célèbre résume la synthèse : « Des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts sont aveugles. » La connaissance exige à la fois une matière donnée par l’expérience et une forme apportée par l’esprit. Kant concilie ainsi empirisme et rationalisme.
Phénomène et chose en soi
- Le phénomène est l’objet tel qu’il nous apparaît, structuré par l’espace, le temps et les catégories. Il est connaissable scientifiquement, avec nécessité.
- La chose en soi (ou noumène, au sens négatif) est l’objet tel qu’il serait indépendamment de notre manière de le connaître. Elle est pensable mais inconnaissable.
C’est pourquoi Kant appelle sa doctrine idéalisme transcendantal : l’espace et le temps ne sont pas des propriétés des choses en soi, mais des formes de notre sensibilité. Ce n’est pas un idéalisme qui nie l’existence du monde extérieur (voir idéalisme). « Transcendantal » qualifie la connaissance qui porte sur les conditions a priori de possibilité de l’expérience.
Les limites de la raison : la dialectique transcendantale
Quand la raison veut dépasser toute expérience possible, elle produit des illusions inévitables :
- les paralogismes : raisonnements fautifs qui prétendent prouver que l’âme est une substance simple et immortelle ;
- les antinomies : couples de thèses contraires également démontrables (le monde a un commencement dans le temps / il n’en a pas ; il existe une liberté / tout est nécessité naturelle) ;
- l'idéal de la raison pure : les preuves de l’existence de Dieu (ontologique, cosmologique, physico-théologique) sont toutes invalides.
Kant ne conclut pas que Dieu, l’âme ou la liberté n’existent pas : il conclut qu’on ne peut ni les prouver ni les réfuter théoriquement. « J’ai donc dû abolir le savoir afin d’obtenir de la place pour la croyance » (préface de 1787). La liberté, l’immortalité de l’âme et Dieu deviennent des postulats de la raison pratique (morale). Voir science et croyance.
Le criticisme en pratique : les deux autres Critiques
| Œuvre | Question | Thèse principale |
|---|---|---|
| Critique de la raison pure (1781) | Que puis-je savoir ? | Connaissance limitée aux phénomènes |
| Critique de la raison pratique (1788) | Que dois-je faire ? | Loi morale et impératif catégorique, autonomie |
| Critique de la faculté de juger (1790) | Comment juger le beau et le vivant ? | Jugement esthétique (beau, sublime) et jugement téléologique |
Postérité
- Les idéalistes allemands (Fichte, Schelling, Hegel) rejettent la chose en soi inconnaissable.
- Le néokantisme (École de Marbourg, fin XIXe siècle : Cohen, Natorp, Cassirer) fait de Kant le philosophe de la science.
- En France, Charles Renouvier fonde un « néocriticisme ».
- Plus largement, l’esprit critique — examiner les conditions et les limites d’un savoir avant de l’affirmer — est devenu une exigence de toute la philosophie moderne. Voir théorie de la connaissance.
Questions fréquentes
Pourquoi Kant parle-t-il de « critique » ?
Au sens grec de krinein, juger : la raison se juge elle-même pour délimiter son usage légitime, comme un tribunal qui distingue les prétentions fondées des prétentions sans fondement.
Quelle est la différence entre criticisme et scepticisme ?
Le sceptique doute de toute connaissance. Le criticisme affirme que la connaissance scientifique des phénomènes est certaine et nécessaire, mais qu’elle ne s’étend pas au-delà de l’expérience possible.
Peut-on connaître la chose en soi selon Kant ?
Non. On peut la penser, sans contradiction, mais on ne peut pas la connaître, puisque toute connaissance passe par les formes de notre sensibilité et de notre entendement.
Qu’est-ce que la révolution copernicienne de Kant ?
L’idée que la connaissance ne se règle pas sur les objets, mais que les objets, tels qu’ils nous apparaissent, se règlent sur les structures a priori de notre esprit.