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Philosophie · Théorie de la connaissance

L’expérience en philosophie

En philosophie, l’expérience est la connaissance acquise par le contact avec le réel, par les sens ou par la pratique ; elle s’oppose à ce qui est connu par la raison seule.

Mis à jour le 4 min de lecture

Le mot expérience vient du latin experientia, « essai, épreuve », de experiri, « faire l’essai de ». Il a plusieurs sens : ce que l’on vit (une expérience douloureuse), le savoir accumulé par la pratique (avoir de l’expérience), l’épreuve organisée pour tester une hypothèse (une expérience de chimie). En théorie de la connaissance, l’expérience est la source des connaissances dites a posteriori : celles qui viennent de notre contact avec le monde. La question est de savoir si elle est la seule source du savoir (empirisme) ou si elle doit être organisée par la raison.

Les quatre sens de l’expérience

SensExempleCe qui est en jeu
Expérience vécueL’expérience du deuil, de l’amourLe rapport subjectif au monde
Expérience acquiseUn médecin expérimentéLe savoir-faire issu de la pratique
Expérience sensibleJe vois, je toucheLa source des connaissances empiriques
Expérience scientifiqueLa chute des corps dans le videLe contrôle méthodique d’une hypothèse

Expérience et expérimentation

L'observation recueille ce qui se présente ; l'expérimentation provoque un phénomène dans des conditions contrôlées, en faisant varier un facteur à la fois. Claude Bernard distingue l’observateur, qui « écoute » la nature, et l’expérimentateur, qui « l’interroge » (Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, 1865). Kant écrivait déjà que la raison doit se présenter devant la nature « comme un juge qui force les témoins à répondre aux questions qu’il leur pose » (préface de 1787). L’expérience scientifique n’est donc pas passive : elle est guidée par une hypothèse. Voir la méthode scientifique.

L’expérience comme source de connaissance

Aristote : de la sensation à la science

Pour Aristote (Métaphysique, A, 1), plusieurs souvenirs d’une même chose forment une expérience (empeiria) ; de l’expérience naissent l’art (technè) et la science. L’homme d’expérience sait que tel remède a guéri Callias et Socrate ; l’homme de l’art sait pourquoi il guérit tous ceux qui ont cette maladie. L’expérience porte sur le particulier, la science sur l’universel et les causes.

L’empirisme : l’expérience seule

Pour Locke et Hume, toutes nos idées viennent de l’expérience externe (sensation) et interne (réflexion). Mais Hume montre que l’expérience ne nous montre jamais de lien nécessaire : nous voyons des successions, et l’habitude nous fait croire à des causes. Voir empirisme.

Kant : l’expérience a des conditions

Pour Kant, toute connaissance commence avec l’expérience, mais l’expérience elle-même n’est possible que grâce à des formes a priori (espace, temps, catégories). L’expérience n’est pas une donnée brute : c’est une construction, une synthèse de perceptions liées selon des règles. Voir connaissance a priori et a posteriori.

Hegel : l’expérience de la conscience

Dans la Phénoménologie de l’esprit (1807), l’expérience est le mouvement par lequel la conscience découvre que ce qu’elle tenait pour vrai ne l’était pas, et s’élève ainsi à une figure supérieure du savoir. L’expérience est formatrice parce qu’elle comporte une négation.

L’expérience peut-elle tromper ?

  • Les illusions des sens : bâton brisé dans l’eau, illusions d’optique. Voir la perception.
  • L’expérience première : pour Bachelard (La Formation de l’esprit scientifique, 1938), l’expérience immédiate, pittoresque et chargée d’affects est le premier obstacle épistémologique. La science se construit contre elle.
  • Le problème de l’induction : mille observations de cygnes blancs ne prouvent pas que tous les cygnes sont blancs. Voir induction et déduction et falsifiabilité.
  • L’expérience personnelle n’est pas une preuve : un témoignage isolé (« ce remède m’a guéri ») ne permet pas de conclure à une relation de cause à effet. D’où les essais contrôlés en médecine.

Faut-il faire l’expérience de tout pour savoir ?

Non : une grande partie de nos connaissances repose sur le témoignage d’autrui (histoire, géographie, sciences que l’on n’a pas vérifiées soi-même). Mais certaines choses ne se connaissent vraiment qu’en les vivant : la douleur, la couleur rouge pour un aveugle de naissance, un savoir-faire. On distingue alors le savoir théorique et le savoir d’expérience. Le dicton « l’expérience est la meilleure des écoles » est vrai pour le savoir-faire, discutable pour les connaissances scientifiques.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre expérience et expérimentation ?

L’expérience au sens large est tout contact avec le réel. L’expérimentation est une expérience provoquée et contrôlée pour tester une hypothèse, dans des conditions reproductibles.

L’expérience suffit-elle à connaître ?

Pour les empiristes, oui. Pour Kant et la plupart des épistémologues, non : il faut des concepts, des hypothèses et des instruments pour interpréter les données de l’expérience.

Qu’est-ce qu’une expérience de pensée ?

Un scénario imaginaire qui permet de tester un concept ou une théorie par le raisonnement : l’ascenseur d’Einstein, le chat de Schrödinger ou les cas de Gettier en sont des exemples.

Pourquoi l’expérience peut-elle être un obstacle ?

Parce que l’expérience immédiate est spontanée, non critiquée et chargée de préjugés. Bachelard montre que la science doit rompre avec elle pour construire des faits.

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