Littérature · Œuvres
Supplément au voyage de Bougainville
Le Supplément au voyage de Bougainville est un dialogue philosophique de Denis Diderot écrit en 1772. À partir de Tahiti, il critique la morale, la religion et la colonisation européennes.
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Le Supplément au voyage de Bougainville est un conte philosophique en forme de dialogue de Denis Diderot (1713-1784). Écrit en 1772, il circule en manuscrit avant d’être publié en 1796, après la mort de l’auteur. Diderot y imagine une partie « oubliée » du récit de voyage de Bougainville pour faire parler les Tahitiens et juger la civilisation européenne. C’est un texte majeur des Lumières, très étudié au lycée dans la littérature d’idées.
Le contexte
Louis-Antoine de Bougainville a dirigé la première expédition française autour du monde (1766-1769). Il a fait escale à Tahiti en 1768 et a décrit l’île comme un paradis, la « Nouvelle-Cythère ». Son récit, publié en 1771, connaît un grand succès. Diderot en rend compte, puis écrit ce Supplément, qui prolonge le débat des Lumières sur l’état de nature, à la suite de Rousseau, et sur la colonisation.
La structure en cinq parties
| Partie | Contenu |
|---|---|
| I. Jugement du voyage de Bougainville | A et B discutent du récit et s’interrogent sur la vie des Tahitiens |
| II. Les adieux du vieillard | Un vieux Tahitien maudit les Européens au moment de leur départ |
| III. L’entretien de l’aumônier et d’Orou | Orou, Tahitien, offre l’hospitalité à l’aumônier de l’expédition et lui propose ses filles |
| IV. Suite de l’entretien | Orou critique la morale chrétienne du mariage et de la chasteté |
| V. Suite du dialogue entre A et B | A et B tirent les leçons de la fable |
Les adieux du vieillard
C’est le passage le plus célèbre. Le vieillard s’adresse d’abord aux Tahitiens, puis à Bougainville, qu’il traite de chef des brigands. Il l’accuse d’avoir apporté à Tahiti la propriété, la jalousie, la honte, la maladie vénérienne et la violence. Il prédit la servitude future des Tahitiens. Diderot use ici d’une éloquence pathétique et polémique : apostrophes, questions rhétoriques, impératifs, antithèses entre « nous » et « vous » (voir les registres littéraires).
Le vieillard dénonce le principe même de la colonisation : prendre possession d’une terre déjà habitée, en y plantant une inscription. Il retourne la question : que diraient les Européens si un Tahitien débarquait chez eux pour graver sur leurs rochers que ce pays appartient aux Tahitiens ?
L’entretien d’Orou et de l’aumônier
Orou, Tahitien, accueille l’aumônier et lui offre, selon la coutume, sa femme ou ses filles. L’aumônier refuse au nom de sa religion, de son état et de ses mœurs, puis finit par céder. Orou interroge ensuite les principes chrétiens : le mariage indissoluble, la chasteté, la fidélité éternelle, le vœu des moines. Il montre qu’ils sont contraires à la nature et produisent l’hypocrisie et le malheur. À Tahiti, l’union libre est réglée par l’utilité sociale : faire des enfants, richesse de la nation.
Les thèmes et pistes d’analyse
Nature et civilisation
Diderot oppose la loi naturelle, simple et universelle, aux lois civiles et religieuses, souvent arbitraires et contradictoires. L’homme civilisé est tiraillé entre trois codes, naturel, civil et religieux, ce qui le rend malheureux.
La critique de la colonisation
Le discours du vieillard est l’une des premières dénonciations littéraires de la colonisation : il annonce la perte de liberté et la destruction d’un peuple heureux.
Le relativisme moral
Le sous-titre résume la thèse : beaucoup d’actions physiques (l’union sexuelle notamment) ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi. Ce sont les sociétés qui leur attachent des idées morales. On rapproche cette idée de « Des cannibales » de Montaigne.
Une utopie à nuancer
Tahiti est idéalisé, mais Diderot ne propose pas de revenir à l’état sauvage. La conclusion de A et B est prudente : il faut obéir aux lois tant qu’elles existent, mais parler contre les mauvaises lois jusqu’à ce qu’on les réforme.
La forme du dialogue
Le dialogue permet de confronter les points de vue et de laisser le lecteur juger. Le texte combine récit, discours, dialogue, ironie et fiction, comme un conte philosophique (voir le conte philosophique).
Questions fréquentes
Qui sont A et B ?
Deux interlocuteurs anonymes qui discutent du récit de Bougainville. Ils encadrent les épisodes tahitiens et en tirent la réflexion philosophique.
Pourquoi le texte s’appelle-t-il « Supplément » ?
Diderot feint de compléter le récit de Bougainville par des passages qu’il aurait omis. Ce prétendu supplément est en réalité une fiction philosophique.
Diderot veut-il que les Européens vivent comme les Tahitiens ?
Non. Il utilise Tahiti comme un modèle pour critiquer les lois et la morale européennes, mais conclut qu’il faut réformer les lois plutôt que les abandonner.