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Histoire · XXe siècle

Le Holodomor

Le Holodomor est la famine provoquée en Ukraine soviétique en 1932-1933 par la collectivisation et les réquisitions décidées sous Staline. Elle fait environ 3,5 à 5 millions de morts en Ukraine.

Mis à jour le 5 min de lecture

Holodomor est un mot ukrainien formé de holod, « faim », et mor, « extermination » ou « mort en masse » : on le traduit par « extermination par la faim ». Il désigne la famine de 1932-1933 en Ukraine et dans le Kouban, région voisine peuplée en partie d’Ukrainiens. Elle s’inscrit dans une famine plus large qui frappe aussi le Kazakhstan, la Volga et la Sibérie occidentale, mais elle est aggravée en Ukraine par des mesures spécifiques décidées à Moscou. Longtemps niée par l’URSS, elle est aujourd’hui au cœur de la mémoire nationale ukrainienne.

Repères chronologiques

DateÉvénement
1929Staline lance la collectivisation forcée et la « dékoulakisation »
1930-1931Déportation de centaines de milliers de familles paysannes
1931Mauvaise récolte et réquisitions élevées ; premières disettes
Juillet 1932Plan de collecte maintenu pour l’Ukraine malgré la pénurie
7 août 1932Loi « des épis » sur la protection de la propriété socialiste
Novembre 1932Listes noires des villages ; mission de Molotov en Ukraine
Décembre 1932Introduction du passeport intérieur
22 janvier 1933Directive interdisant aux paysans d’Ukraine et du Kouban de quitter leur région
Printemps 1933Pic de mortalité
1983Premières commémorations internationales par la diaspora
2006Loi ukrainienne qualifiant le Holodomor de génocide

La collectivisation, origine de la famine

À partir de 1929, Staline impose la collectivisation des terres : les paysans doivent remettre leurs terres, leur bétail et leurs outils aux fermes collectives, les kolkhozes, qui livrent à l’État une grande partie de leur récolte à prix imposé. Les paysans qui résistent sont qualifiés de koulaks (paysans « riches ») et déportés. Beaucoup abattent leurs bêtes plutôt que de les céder. La production agricole s’effondre, alors que l’État exige toujours plus de céréales pour nourrir les villes et exporter afin de financer l’industrialisation.

L’Ukraine, « grenier à blé » de l’URSS, est particulièrement visée par les plans de collecte. Dès 1932, ils sont impossibles à remplir sans priver les paysans de leur propre nourriture et de leurs semences.

Les mesures qui transforment la disette en hécatombe

Les historiens soulignent un ensemble de décisions prises en 1932-1933, alors que la famine est connue des dirigeants :

MesureEffet
Loi des épis (7 août 1932)Jusqu’à dix ans de camp ou la mort pour tout vol de « propriété socialiste », même quelques épis glanés dans un champ
Listes noires (tchorni doshky)Les villages qui n’atteignent pas leur quota sont privés de toute livraison de produits manufacturés et soumis à de nouvelles réquisitions
Brigades de réquisitionFouillent les maisons et confisquent tous les aliments, y compris les réserves et les semences
Amendes en natureConfiscation de la viande et des pommes de terre des familles en retard
Fermeture des frontières (22 janvier 1933)Interdiction aux paysans d’Ukraine et du Kouban de partir chercher du pain ailleurs
Passeport intérieur (fin 1932)Les paysans, qui n’en reçoivent pas, ne peuvent pas s’installer en ville
ExportationsL’URSS continue d’exporter des céréales et refuse toute aide étrangère

Ces mesures s’accompagnent d’une campagne contre le nationalisme ukrainien : purge du Parti communiste d’Ukraine, fin de la politique d'« ukrainisation » culturelle des années 1920, arrestations d’intellectuels. Le dirigeant communiste ukrainien Mykola Skrypnyk se suicide en 1933.

La famine

Au printemps 1933, la famine atteint son paroxysme. Les témoignages, les rapports de la police politique (GPU) et les archives décrivent des villages entiers dépeuplés, des corps abandonnés le long des routes, des familles mangeant de l’herbe, des écorces ou des animaux domestiques, et des cas de cannibalisme documentés par les autorités elles-mêmes. Des enfants abandonnés errent dans les villes. Au plus fort de la crise, des dizaines de milliers de personnes meurent chaque jour.

Le bilan

Les estimations des démographes et des historiens, fondées sur les archives soviétiques ouvertes après 1991, varient selon les méthodes :

RégionEstimation des morts de faim (1932-1933)
Ukraine soviétiqueEnviron 3,5 à 5 millions (une étude démographique de référence retient environ 3,9 millions de morts en excès)
KazakhstanEnviron 1,5 million, soit une part de la population plus élevée encore
Ensemble de l’URSSEnviron 5,5 à 8,7 millions selon les études

En Ukraine, la mortalité est particulièrement forte dans les campagnes ; l’espérance de vie à la naissance y tombe à quelques années en 1933.

Génocide ou non ? Le débat

La qualification du Holodomor fait l’objet d’un débat historique et politique.

  • Pour une partie des historiens, dont Robert Conquest (Sanglantes Moissons, 1986) puis Andrea Graziosi ou Anne Applebaum, les mesures spécifiques visant l’Ukraine, combinées à la répression du nationalisme ukrainien, montrent une volonté de briser la paysannerie et la nation ukrainiennes, ce qui justifie le terme de génocide ou de famine « génocidaire ».
  • D’autres, comme R. W. Davies et Stephen Wheatcroft, considèrent que la famine résulte d’une politique criminelle de collectivisation et de réquisitions appliquée à toute l’URSS, sans intention démontrée d’exterminer les Ukrainiens en tant que tels.

Tous s’accordent sur l’essentiel : la famine a été provoquée et aggravée par les décisions du pouvoir soviétique, qui a refusé de la combattre et a empêché les paysans de fuir.

Reconnaissance et mémoire

L’Ukraine reconnaît le Holodomor comme un génocide contre le peuple ukrainien par une loi de 2006 ; il est commémoré chaque année le quatrième samedi de novembre. Le Holodomor est reconnu comme génocide par une trentaine d’États, dont le Canada (2008), les États-Unis (Sénat, 2018), l’Allemagne (2022) et la France (résolution de l’Assemblée nationale en 2023), ainsi que par le Parlement européen (2022). La Russie rejette cette qualification et présente la famine comme une tragédie commune à plusieurs peuples soviétiques.

Questions fréquentes

Que veut dire Holodomor ?

« Extermination par la faim » en ukrainien, de holod (faim) et mor (mort en masse, fléau). Le terme s’est imposé à partir des années 1980.

Combien de personnes sont mortes pendant le Holodomor ?

Les historiens estiment généralement entre 3,5 et 5 millions de morts en Ukraine en 1932-1933, en plus de millions d’autres victimes de la famine au Kazakhstan et dans d’autres régions de l’URSS.

Le Holodomor est-il un génocide ?

L’Ukraine et de nombreux États le reconnaissent comme tel. Chez les historiens, tous s’accordent sur la responsabilité du pouvoir soviétique, mais certains parlent de génocide, d’autres de crime de masse sans intention d’exterminer un peuple en tant que tel.

Quelle différence avec la Shoah ?

La Shoah est l’extermination systématique des Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie, par des massacres et des centres de mise à mort. Le Holodomor est une famine provoquée par une politique économique et répressive. Les deux font partie des grands crimes de masse des totalitarismes du XXe siècle.

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