Philosophie · Œuvres et textes clés
L’Être et le Néant
L’Être et le Néant (1943) est l’œuvre philosophique majeure de Jean-Paul Sartre. Il y décrit la conscience comme néant et liberté absolue, opposée à l’être massif des choses.
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L’Être et le Néant. Essai d’ontologie phénoménologique est publié par Gallimard en 1943, en pleine Occupation. Ce gros livre de plus de 700 pages est l’œuvre philosophique principale de Jean-Paul Sartre (1905-1980). Inspiré par la phénoménologie de Husserl et par Être et Temps de Heidegger (1927), mais aussi par Hegel et Descartes, il propose une description de l’existence humaine centrée sur la liberté. Il devient après 1945 la référence théorique de l'existentialisme, dont Sartre donnera une version vulgarisée dans L’existentialisme est un humanisme (1946).
Le plan
| Partie | Titre | Contenu |
|---|---|---|
| Introduction | À la recherche de l’être | Le phénomène, l’en-soi et le pour-soi |
| I | Le problème du néant | L’origine de la négation, la mauvaise foi |
| II | L’être-pour-soi | Les structures de la conscience, la temporalité, la transcendance |
| III | Le pour-autrui | L’existence d’autrui, le regard, le corps, les relations concrètes |
| IV | Avoir, faire et être | La liberté, la situation, la psychanalyse existentielle |
| Conclusion | Perspectives métaphysiques et morales |
L’en-soi et le pour-soi
Sartre distingue deux régions de l’être :
| L’être-en-soi | L’être-pour-soi | |
|---|---|---|
| Désigne | Les choses | La conscience humaine |
| Formule | « L’être est. L’être est en soi. L’être est ce qu’il est. » | « Le pour-soi est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est » |
| Caractère | Plein, massif, opaque, sans raison, « de trop » | Manque, distance à soi, projet, liberté |
| Rapport au temps | Pas de temps | Temporalité : passé, présent, avenir |
La conscience est toujours conscience de quelque chose (c’est l’intentionnalité de Husserl) : elle n’a pas de contenu propre, elle est tout entière tournée vers le monde. Elle n’est pas une chose : elle est un néant, un vide, un écart à l’intérieur de l’être.
Le néant
D’où vient le néant ? Sartre part d’expériences concrètes. J’ai rendez-vous avec Pierre au café ; je suis en retard ; j’entre, je regarde : Pierre n’est pas là. Le café, avec ses tables, ses clients, ses bruits, devient le fond sur lequel se détache l’absence de Pierre. Cette absence n’est pas une chose, elle surgit parce que j’attendais Pierre. La négation vient au monde par l’homme. « Le néant hante l’être. » L’homme est « l’être par qui le néant vient au monde ».
Cette capacité de néantiser est la liberté : la conscience peut toujours prendre ses distances avec ce qui est, refuser, imaginer, questionner.
La mauvaise foi
L’angoisse naît de la conscience de cette liberté. Pour la fuir, l’homme se ment à lui-même : c’est la mauvaise foi. Sartre l’analyse dans le chapitre II de la première partie, à travers les exemples de la jeune femme qui laisse sa main dans celle d’un homme sans décider, et du garçon de café qui joue à être garçon de café comme un encrier est un encrier. Voir la fiche mauvaise foi.
Le pour-soi et le désir d’être Dieu
Le pour-soi est manque : il est toujours en projet vers ce qu’il n’est pas encore. Il voudrait être à la fois conscience libre et chose pleine, coïncider avec lui-même tout en restant conscient : être en-soi-pour-soi. C’est la définition de Dieu. « L’homme est l’être qui projette d’être Dieu. » Mais cet idéal est contradictoire : d’où la conclusion célèbre de la quatrième partie, « l’homme est une passion inutile ».
Le pour-autrui : le regard
La troisième partie est consacrée à autrui. Je découvre autrui non par un raisonnement, mais par l’expérience du regard. Exemple : par jalousie, je regarde par le trou d’une serrure, absorbé dans ce que je vois. J’entends des pas dans le couloir : on me regarde. Soudain, j’existe pour quelqu’un, comme un objet : je suis un voyeur. Je ressens la honte, qui est « honte de soi devant autrui ».
Par son regard, autrui me fige, me donne une nature que je ne maîtrise pas. Les relations concrètes avec autrui sont donc marquées par le conflit : je cherche soit à m’approprier sa liberté (amour, langage, masochisme), soit à le réduire à un objet (indifférence, désir, sadisme, haine). Ces analyses inspirent Huis clos (1944) : « l’enfer, c’est les autres ». Voir altérité.
Le corps
Sartre distingue trois dimensions du corps : le corps que j’existe (le point de vue à partir duquel je perçois le monde, que je ne vois pas), le corps pour autrui (l’objet qu’il voit), et le corps tel que je l’éprouve en tant qu’il est vu par autrui (la gêne, la timidité).
La liberté et la situation
La quatrième partie affirme que la liberté humaine est totale. L’homme est « condamné à être libre » : il n’a pas choisi d’être libre, mais il ne peut pas ne pas choisir. Même ne pas choisir est un choix.
On objecte : je ne suis pas libre d’être grand si je suis petit, de franchir une montagne à mains nues. Sartre répond par la notion de situation : les obstacles n’existent comme obstacles qu’à la lumière d’un projet. Le rocher est infranchissable pour qui veut l’escalader, magnifique point de vue pour qui veut contempler le paysage. La liberté est toujours en situation, mais c’est elle qui donne sens à la situation. D’où la formule : « Nous sommes une liberté qui choisit, mais nous ne choisissons pas d’être libres. »
L’homme est donc responsable de tout : « l’homme, étant condamné à être libre, porte le poids du monde tout entier sur ses épaules ». Sartre écrit même qu'« il n’y a pas d’accidents dans une vie » et qu’il n’y a pas d’innocents dans une guerre.
La psychanalyse existentielle
Sartre refuse l’inconscient freudien et propose une psychanalyse existentielle : comprendre une personne, c’est remonter à son choix originel, le projet fondamental par lequel elle s’est choisie et qui donne sens à tous ses actes. Il appliquera cette méthode à Baudelaire (1947), Genet (Saint Genet, 1952) et Flaubert (L’Idiot de la famille, 1971-1972).
Réception
Le livre a d’abord peu de lecteurs, puis devient célèbre après la Libération avec la vogue de l’existentialisme. Il est critiqué par Merleau-Ponty (pour sa conception trop radicale de la liberté et de l’opposition entre conscience et choses), par les marxistes, par Heidegger (Lettre sur l’humanisme, 1946), puis par le structuralisme. Sartre lui-même nuancera ses positions dans la Critique de la raison dialectique (1960), en accordant plus de poids aux conditions sociales et historiques.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre l’en-soi et le pour-soi ?
L’en-soi est l’être des choses : il est ce qu’il est, plein et immobile. Le pour-soi est l’être de la conscience : il n’est jamais ce qu’il est, il est projet, manque et liberté.
Que signifie « l’homme est condamné à être libre » ?
Que l’homme n’a pas choisi d’être libre, mais qu’il ne peut échapper à sa liberté : il doit toujours choisir, et il est responsable de ses choix, sans pouvoir s’excuser par une nature ou par les circonstances.
L’Être et le Néant est-il difficile à lire ?
Oui : c’est un ouvrage technique, long, qui suppose une connaissance de la phénoménologie. Ses descriptions concrètes (le café, le garçon de café, le regard par le trou de la serrure) en sont les passages les plus accessibles.