Philosophie · Œuvres et textes clés
Critique de la raison pure
La Critique de la raison pure (1781, 2e éd. 1787) est l’œuvre majeure de Kant. Elle examine ce que la raison peut connaître sans l’expérience et conclut que la connaissance se limite aux phénomènes.
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La Critique de la raison pure (Kritik der reinen Vernunft) est publiée à Riga en 1781 par Emmanuel Kant, alors âgé de 57 ans, après dix ans de « silence ». Une seconde édition, profondément remaniée, paraît en 1787 : on cite les deux éditions avec les lettres A et B (A 1, B 1). Le mot critique ne signifie pas « dénigrement » mais examen : il s’agit de soumettre la raison à un tribunal pour fixer ses droits et ses limites. La question directrice est la première des trois questions de Kant : « Que puis-je savoir ? »
Le problème : comment la métaphysique est-elle possible ?
Les mathématiques et la physique de Newton progressent ; la métaphysique, elle, est un « champ de bataille » de disputes sans fin sur Dieu, l’âme et le monde. Kant cherche la cause de cette différence. Il veut aussi répondre à Hume, pour qui les lois de la nature ne reposent que sur l’habitude.
Les quatre types de jugements
| A priori (indépendant de l’expérience) | A posteriori (tiré de l’expérience) | |
|---|---|---|
| Analytique (le prédicat est contenu dans le sujet) | « Tous les corps sont étendus » | Impossible : un jugement analytique n’a pas besoin de l’expérience |
| Synthétique (le prédicat ajoute au sujet) | « 7 + 5 = 12 », « tout ce qui arrive a une cause » | « Certains corps sont lourds » |
Les jugements synthétiques a priori étendent notre connaissance tout en étant universels et nécessaires. Les mathématiques et les principes de la physique en contiennent. La question centrale de la Critique devient : comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ?
La révolution copernicienne
Kant propose de supposer que les objets se règlent sur notre connaissance, et non l’inverse (préface de 1787). Nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes. D’où la distinction entre le phénomène (la chose telle qu’elle nous apparaît) et la chose en soi (inconnaissable).
Plan de l’ouvrage
| Partie | Objet | Thèse |
|---|---|---|
| Esthétique transcendantale | La sensibilité | Espace et temps sont des formes a priori de l’intuition |
| Analytique transcendantale | L’entendement | Douze catégories, conditions de toute expérience possible |
| Dialectique transcendantale | La raison | Les illusions de la métaphysique : paralogismes, antinomies, idéal |
| Théorie transcendantale de la méthode | L’usage de la raison | Discipline, canon, architectonique de la raison pure |
L’Esthétique transcendantale : espace et temps
« Esthétique » vient du grec aisthèsis, « sensation » : il s’agit de la théorie de la sensibilité, non de l’art. L'espace (forme du sens externe) et le temps (forme du sens interne) ne sont pas des propriétés des choses ni des concepts tirés de l’expérience : ce sont les formes à travers lesquelles nous recevons tout ce qui nous est donné. Cela explique que la géométrie (espace) et l’arithmétique (temps, succession) soient à la fois a priori et applicables à l’expérience.
L’Analytique transcendantale : les catégories
Recevoir des sensations ne suffit pas : il faut les relier. L’entendement le fait au moyen de douze catégories, rangées en quatre groupes :
| Quantité | Qualité | Relation | Modalité |
|---|---|---|---|
| Unité, pluralité, totalité | Réalité, négation, limitation | Substance, causalité, communauté | Possibilité, existence, nécessité |
La déduction transcendantale montre que ces catégories s’appliquent légitimement aux phénomènes, car sans elles aucune expérience ne serait possible. Leur unité repose sur le « je pense » qui doit pouvoir accompagner toutes mes représentations (l’aperception transcendantale). Le principe de causalité n’est donc pas une habitude, comme chez Hume : c’est une condition de l’expérience. Mais les catégories ne valent que pour les phénomènes. La formule résume l’ensemble : « Des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts sont aveugles. »
La Dialectique transcendantale : les illusions de la raison
La raison cherche l’inconditionné : elle veut connaître l’âme, le monde comme totalité et Dieu. Comme ces objets ne sont pas donnés dans l’expérience, elle produit des illusions naturelles et inévitables.
- Les paralogismes : on ne peut pas prouver que l’âme est une substance simple et immortelle ; le « je pense » n’est pas une connaissance d’un objet.
- Les antinomies : la raison démontre aussi bien une thèse que son contraire. Le monde a un commencement dans le temps / il n’en a pas ; tout est composé de parties simples / rien n’est simple ; il existe une liberté / tout est nécessité naturelle ; il existe un être nécessaire / il n’en existe pas.
- L’idéal de la raison pure : les trois preuves de l’existence de Dieu (ontologique, cosmologique, physico-théologique) échouent. Contre la preuve ontologique de Descartes, Kant objecte que l’existence n’est pas un prédicat réel : « cent thalers réels ne contiennent rien de plus que cent thalers possibles ».
Conclusion : la métaphysique dogmatique est impossible comme science. Mais les Idées de la raison gardent un usage régulateur : elles orientent la recherche sans donner de connaissance.
Ce que la Critique change
- Elle dépasse l’opposition du rationalisme et de l'empirisme : « bien que toute notre connaissance commence avec l’expérience, il n’en résulte pas qu’elle dérive toute de l’expérience » (introduction de 1787).
- Elle fonde la science en la limitant : ce qui est connaissable, ce sont les phénomènes.
- Elle libère un espace pour la morale et la foi : Dieu, la liberté et l’immortalité de l’âme ne peuvent être connus, mais ils peuvent être pensés et postulés par la raison pratique. « J’ai donc dû supprimer le savoir afin d’obtenir de la place pour la croyance » (préface de 1787).
Sur la portée de ces thèses dans l’histoire des idées, voir théorie de la connaissance et épistémologie.
Comment aborder ce livre difficile
- Commencer par les deux préfaces et l'introduction de 1787, qui exposent le problème et la révolution copernicienne.
- Lire les Prolégomènes à toute métaphysique future (1783), version plus courte rédigée par Kant pour répondre aux incompréhensions.
- Se constituer un lexique : a priori, a posteriori, analytique, synthétique, intuition, concept, phénomène, noumène, transcendantal, transcendant.
- Lire l’Esthétique en entier, puis les antinomies, plus concrètes que la déduction transcendantale.
Questions fréquentes
Quelle est la thèse principale de la Critique de la raison pure ?
Nous ne connaissons que les phénomènes, c’est-à-dire les choses telles qu’elles nous apparaissent à travers les formes de la sensibilité et les catégories de l’entendement. Les choses en soi, Dieu, l’âme et le monde comme totalité ne peuvent pas être objets de connaissance.
Qu’est-ce qu’un jugement synthétique a priori ?
Un jugement qui étend notre connaissance (synthétique) tout en étant universel et nécessaire, donc indépendant de l’expérience (a priori). Exemple : « 7 + 5 = 12 » ou « tout ce qui arrive a une cause ».
Quelle édition de la Critique faut-il lire ?
Les traductions françaises donnent généralement le texte de 1787 (B) en signalant les passages de 1781 (A). La déduction des catégories et la réfutation de l’idéalisme diffèrent nettement entre les deux.
Pourquoi Kant parle-t-il de révolution copernicienne ?
Parce qu’il inverse la relation entre le sujet et l’objet : au lieu de supposer que la connaissance se règle sur les objets, il suppose que les objets se règlent sur notre manière de connaître, comme Copernic a placé l’observateur en mouvement autour du Soleil.