Philosophie · Œuvres et textes clés
La Lettre à Ménécée
La Lettre à Ménécée est un court texte d’Épicure qui résume son éthique : ne craindre ni les dieux ni la mort, trier ses désirs et rechercher le plaisir comme absence de trouble, guidé par la prudence.
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La Lettre à Ménécée est l’un des trois textes d'Épicure (341-270 av. J.-C.) conservés en entier, grâce à Diogène Laërce, qui les cite au livre X de ses Vies et doctrines des philosophes illustres (IIIe siècle apr. J.-C.). Les deux autres, la Lettre à Hérodote et la Lettre à Pythoclès, portent sur la physique et les phénomènes célestes. Celle-ci, adressée à un disciple dont on ne sait presque rien, est un abrégé de l’éthique épicurienne : en quelques pages, elle expose comment atteindre le bonheur. C’est l’un des textes philosophiques les plus étudiés au lycée.
Le plan de la lettre
| Partie | Thème | Idée principale |
|---|---|---|
| 1 | Exhortation | Il faut philosopher à tout âge |
| 2 | Les dieux | Les dieux existent mais ne s’occupent pas des hommes |
| 3 | La mort | La mort n’est rien pour nous |
| 4 | Les désirs | Distinguer les désirs naturels et nécessaires |
| 5 | Le plaisir | Le plaisir est le principe et la fin de la vie heureuse |
| 6 | La prudence | La prudence est le plus grand des biens |
| 7 | Le destin et le hasard | Le sage ne se soumet ni à la fatalité ni à la fortune |
| 8 | Conclusion | Méditer ces enseignements pour vivre « comme un dieu parmi les hommes » |
1. Philosopher à tout âge
La lettre s’ouvre sur une exhortation : « Que nul, étant jeune, ne tarde à philosopher, ni, vieux, ne se lasse de philosopher. Car personne n’est trop jeune ni trop vieux pour assurer la santé de son âme. » La philosophie n’est pas un savoir théorique réservé à quelques-uns : c’est une médecine de l’âme, qui permet au jeune d’être sans crainte de l’avenir et au vieux de rester jeune par le souvenir des biens passés. Il faut donc méditer ce qui produit le bonheur.
2. Les dieux
Épicure ne nie pas l’existence des dieux : nous en avons une notion commune. Mais il faut les concevoir comme des êtres incorruptibles et bienheureux, et ne rien leur attribuer qui soit contraire à cette béatitude. Or s’occuper des affaires humaines, se mettre en colère, punir ou récompenser, serait un trouble incompatible avec leur perfection. L’impie n’est pas celui qui rejette les dieux de la foule, mais celui qui attribue aux dieux les opinions de la foule. Les dieux ne sont donc pas à craindre.
3. La mort n’est rien pour nous
C’est le passage le plus célèbre. « Habitue-toi à penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de sensation. » L’argument se déroule ainsi :
- Le bien et le mal se réduisent à ce que nous sentons (plaisir et douleur).
- La mort est la fin de toute sensation (l’âme, faite d’atomes, se disperse).
- Donc la mort ne peut être ni un bien ni un mal pour nous.
D’où la formule : « Le plus effrayant des maux, la mort, n’est rien pour nous, puisque, quand nous sommes, la mort n’est pas là, et, quand la mort est là, nous ne sommes plus. » Craindre la mort, c’est se tourmenter à l’avance pour quelque chose qui ne nous fera aucune peine quand elle sera là. Le sage ne refuse pas la vie, ne craint pas de la quitter ; il cherche non la vie la plus longue, mais la plus agréable, comme on choisit le meilleur mets et non le plus abondant.
4. La classification des désirs
| Désirs | Exemples | Attitude |
|---|---|---|
| Naturels et nécessaires au bonheur | Ataraxie, amitié, philosophie | À satisfaire |
| Naturels et nécessaires à la tranquillité du corps | S’abriter, se vêtir | À satisfaire |
| Naturels et nécessaires à la vie | Manger, boire quand on a faim et soif | À satisfaire |
| Naturels non nécessaires | Mets raffinés, boissons recherchées | À modérer |
| Vains (ni naturels ni nécessaires) | Richesse, gloire, pouvoir, immortalité | À rejeter |
Bien connaître ces désirs permet de rapporter tout choix et tout refus à la santé du corps et à la tranquillité de l’âme (l'ataraxie), « puisque c’est là la fin de la vie bienheureuse ».
5. Le plaisir
« C’est pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse. » Le plaisir est le premier des biens, conforme à notre nature. Mais cela n’implique pas de rechercher tous les plaisirs : nous écartons beaucoup de plaisirs quand ils entraînent un désagrément plus grand, et nous préférons certaines douleurs quand elles produisent un plaisir plus grand. C’est le calcul des plaisirs.
Épicure prévient les contresens : « Quand donc nous disons que le plaisir est le but, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés ni de ceux qui consistent dans la jouissance, comme le croient ceux qui ignorent notre doctrine […], mais nous entendons par plaisir l'absence de douleur pour le corps et de trouble pour l’âme. » Ce ne sont ni les beuveries, ni les banquets, ni les mets raffinés qui rendent la vie agréable, mais le raisonnement sobre qui recherche les causes de tout choix et de tout refus.
L'autarcie (se suffire à soi-même) est un grand bien : non pour se contenter toujours de peu, mais pour savoir s’en contenter quand on n’a pas beaucoup. « Le pain et l’eau procurent le plaisir le plus vif quand on les porte à sa bouche dans le besoin. »
6. La prudence
Le principe de tout cela et le plus grand bien, c’est la prudence (phronèsis), « plus précieuse même que la philosophie ». C’est d’elle que naissent toutes les autres vertus, car elle enseigne qu’on ne peut vivre agréablement sans vivre avec prudence, honnêteté et justice, ni vivre avec prudence, honnêteté et justice sans vivre agréablement. Les vertus et le plaisir sont inséparables.
7. Le destin et le hasard
Le sage se moque du destin, que certains présentent comme le maître de tout. Mieux vaudrait encore croire aux fables sur les dieux que d’être esclave de la fatalité des physiciens (les atomistes déterministes et les stoïciens) : on peut au moins espérer fléchir les dieux. Il ne tient pas non plus le hasard pour une divinité. Certaines choses arrivent par nécessité, d’autres par hasard, d’autres dépendent de nous. Mieux vaut échouer en ayant bien raisonné que réussir par chance après avoir mal raisonné.
8. Conclusion
« Médite donc ces enseignements et ceux qui s’y rattachent, jour et nuit, à part toi et avec qui te ressemble, et jamais tu ne seras troublé ni dans la veille ni dans les songes, mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes. » Le sage, libéré de la crainte et des désirs vains, atteint un bonheur comparable à celui des dieux.
Le quadruple remède
La tradition épicurienne a résumé l’enseignement de la lettre par le tetrapharmakon, formulé plus tard par Philodème de Gadara : les dieux ne sont pas à craindre, la mort n’est pas à redouter, le bien est facile à obtenir, le mal facile à supporter.
Questions fréquentes
Que dit la Lettre à Ménécée en résumé ?
Qu’il faut philosopher pour être heureux ; que les dieux ne s’occupent pas de nous et que la mort n’est rien pour nous ; qu’il faut trier ses désirs ; que le bonheur est le plaisir entendu comme absence de douleur et de trouble ; que la prudence est la plus grande vertu.
Pourquoi la mort n’est-elle rien pour Épicure ?
Parce que bien et mal se ressentent, et que la mort est la fin de toute sensation. Quand nous sommes là, la mort n’est pas ; quand elle est là, nous ne sommes plus.
Épicure prône-t-il la recherche de tous les plaisirs ?
Non. Il recommande de calculer : renoncer aux plaisirs qui entraînent plus de peine et accepter des peines qui procurent un plus grand plaisir. Le plaisir visé est surtout la tranquillité du corps et de l’âme.