Aller au contenu
connaissance.org

Philosophie · Œuvres et textes clés

Éthique à Nicomaque

L’Éthique à Nicomaque est le grand traité moral d’Aristote. Elle définit le bonheur comme l’activité de l’âme conforme à la vertu et la vertu comme une disposition à choisir le juste milieu.

Mis à jour le 5 min de lecture

L'Éthique à Nicomaque est l’ouvrage de morale le plus influent de l’Antiquité. Il réunit des notes de cours d'Aristote au Lycée (après 335 av. J.-C.), éditées après sa mort. Son titre viendrait de Nicomaque, fils (ou père, selon une autre tradition) d’Aristote, qui en aurait été l’éditeur ou le dédicataire. Il se compose de dix livres et répond à une question simple : quel est le bien suprême pour l’homme, et comment l’atteindre ? La réponse tient en un mot, eudaimonia, que l’on traduit par bonheur ou « vie accomplie ».

Plan de l’ouvrage

LivreThème
ILe bien suprême : le bonheur
IILa vertu morale, disposition acquise et juste milieu
IIILe volontaire et l’involontaire, le choix ; courage et tempérance
IVAutres vertus morales : générosité, magnificence, magnanimité, douceur
VLa justice
VILes vertus intellectuelles, dont la prudence (phronèsis)
VIIL’intempérance (akrasia) ; premier traité du plaisir
VIII-IXL’amitié
XLe plaisir ; la vie contemplative, bonheur parfait

Livre I : le bonheur, fin suprême

Toute activité humaine vise un bien. Certains biens sont recherchés en vue d’autres (la richesse, en vue de ce qu’elle procure) ; il doit exister un bien recherché pour lui-même, sans quoi le désir irait à l’infini. Tous les hommes l’appellent bonheur, mais ils ne s’accordent pas sur ce qu’il est : plaisir, honneurs, richesse ?

Aristote répond par l'argument de la fonction (ergon) : le bien d’un être réside dans l’accomplissement de sa fonction propre. Celle de l’homme est l’activité de la raison. Le bonheur est donc l’activité de l’âme conforme à la vertu, et cela « dans une vie complète », car « une hirondelle ne fait pas le printemps ». Les biens extérieurs (santé, amis, ressources) ne sont pas le bonheur, mais il est difficile d’être heureux sans eux.

Livre II : la vertu comme juste milieu

Aristote distingue les vertus intellectuelles, acquises par l’enseignement, et les vertus morales (ou éthiques), acquises par l'habitude : c’est en pratiquant des actes justes qu’on devient juste, comme c’est en jouant de la cithare qu’on devient citharède.

La vertu est un juste milieu (mesotès) entre deux vices, l’un par excès, l’autre par défaut :

DomaineDéfautVertu (juste milieu)Excès
Peur et audaceLâchetéCourageTémérité
Plaisirs du corpsInsensibilitéTempéranceDébauche
Dépense d’argentAvariceGénérosité (libéralité)Prodigalité
ColèreMollesseDouceurIrascibilité
Vérité sur soiFausse modestie (ironie)SincéritéVantardise
HonneursPusillanimitéMagnanimitéVanité

Le juste milieu n’est pas une moyenne arithmétique ni une médiocrité : il varie selon les personnes et les circonstances, et il constitue, du point de vue de l’excellence, un sommet. Certaines actions (le meurtre, le vol, l’adultère) n’admettent aucun juste milieu : elles sont mauvaises en elles-mêmes.

Livre III : la responsabilité

Une action est involontaire si elle est faite sous la contrainte ou par ignorance des circonstances. Le choix préférentiel (proairesis) porte sur les moyens, non sur les fins, et suppose une délibération. Nous sommes responsables de nos dispositions, puisque nous les avons acquises par nos actes.

Livre V : la justice

Aristote distingue la justice distributive, qui répartit honneurs et biens selon une égalité proportionnelle au mérite, et la justice corrective (ou commutative), qui rétablit l’égalité arithmétique dans les échanges et les dommages. Il introduit aussi l'équité, qui corrige la loi quand sa généralité la rend injuste dans un cas particulier.

Livre VI : la prudence

Parmi les vertus intellectuelles (science, art, prudence, sagesse, intellect), la prudence (phronèsis, sagesse pratique) est décisive pour la morale : c’est la capacité de bien délibérer sur ce qui est bon pour l’homme, dans des situations particulières. Elle ne se confond pas avec la science, qui porte sur le nécessaire. Ce livre intéresse la théorie de la connaissance : il distingue le savoir théorique, le savoir-faire technique et le savoir pratique. Aristote donne l’exemple de Périclès, homme prudent par excellence.

Livres VIII et IX : l’amitié

L’amitié (philia) est « ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre » : sans amis, personne ne choisirait de vivre, même avec tous les autres biens. Aristote distingue trois espèces d’amitié :

  1. l’amitié utile, fondée sur l’intérêt ;
  2. l’amitié agréable, fondée sur le plaisir ;
  3. l’amitié vertueuse, entre hommes de bien, qui s’aiment pour ce qu’ils sont. Seule elle est parfaite et durable, mais elle est rare et demande du temps.

Livre X : plaisir et vie contemplative

Le plaisir n’est pas le bien suprême, mais il accompagne et parachève l’activité, « comme à la jeunesse s’ajoute sa fleur ». Le bonheur le plus parfait est la vie contemplative (theôria), activité de la partie la plus haute de l’homme, l’intellect : elle est la plus continue, la plus autosuffisante, aimée pour elle-même. Mais l’homme n’étant pas un dieu, il vit aussi la vie des vertus morales, bonheur « de second rang ». L’ouvrage s’achève sur la nécessité des lois, et ouvre ainsi sur la Politique.

Postérité

Thomas d’Aquin en fait la base de sa morale au XIIIe siècle. Après une longue éclipse face aux morales du devoir (Kant) et de l’utilité, l’éthique des vertus connaît un renouveau depuis l’article d’Elizabeth Anscombe « Modern Moral Philosophy » (1958) et le livre d’Alasdair MacIntyre After Virtue (1981). À comparer avec les morales hellénistiques d'Épicure et des stoïciens.

Questions fréquentes

Quelle est la définition du bonheur dans l’Éthique à Nicomaque ?

Le bonheur est l’activité de l’âme conforme à la vertu, exercée tout au long d’une vie complète. Ce n’est pas un état ou un sentiment, mais une manière de vivre et d’agir.

Pourquoi la vertu est-elle un juste milieu ?

Parce que les vices consistent soit dans l’excès, soit dans le défaut, en matière de passions et d’actions. La vertu choisit la mesure appropriée à la situation, déterminée par la raison de l’homme prudent.

Quelle différence entre l’Éthique à Nicomaque et l’Éthique à Eudème ?

Ce sont deux versions de la morale d’Aristote ; trois livres sont communs aux deux (livres V à VII de l'Éthique à Nicomaque). L'Éthique à Nicomaque est la plus étudiée et la plus complète.

Qu’est-ce que l’akrasia ?

La faiblesse de la volonté, ou intempérance : le fait d’agir contre ce que l’on juge meilleur, sous l’effet du désir. Aristote l’analyse au livre VII, contre la thèse socratique selon laquelle nul ne fait le mal en connaissance de cause.

À lire aussi

Œuvres et textes clés : toutes les fiches