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Philosophie · Œuvres et textes clés

Le Mythe de Sisyphe

Le Mythe de Sisyphe (1942) est l’essai d’Albert Camus sur l’absurde. Il demande si la vie vaut d’être vécue sans raison ultime, et répond par la révolte, la liberté et la passion.

Mis à jour le 5 min de lecture

Le Mythe de Sisyphe. Essai sur l’absurde est publié par Gallimard en octobre 1942, quelques mois après L’Étranger. Albert Camus a 29 ans. L’essai forme avec le roman et deux pièces de théâtre (Caligula, Le Malentendu) le « cycle de l’absurde ». Sa première phrase pose la question qui organise tout le livre : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. La conclusion, à partir du héros grec condamné à rouler un rocher pour l’éternité, est devenue célèbre : « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Plan de l’essai

PartieChapitresQuestion
Un raisonnement absurdeL’absurde et le suicide ; Les murs absurdes ; Le suicide philosophique ; La liberté absurdeQue faire face à l’absurde ?
L’homme absurdeLe donjuanisme ; La comédie ; La conquêteQuelles vies incarnent l’absurde ?
La création absurdePhilosophie et roman ; Kirilov ; La création sans lendemainL’art peut-il vivre sans espoir ?
Le mythe de Sisyphe—Le héros absurde
AppendiceL’espoir et l’absurde dans l’œuvre de Franz Kafka

Un raisonnement absurde

L’expérience de l’absurde

Le sentiment de l’absurde peut surgir n’importe où, « au détour de n’importe quelle rue ». Camus décrit la routine : « Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme ». Un jour, le « pourquoi » s’élève, et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. D’autres expériences y mènent : la conscience du temps qui nous rapproche de la mort, l’étrangeté du monde, l’étrangeté des autres et de soi.

Les murs absurdes : les limites de la connaissance

Ce chapitre intéresse directement la théorie de la connaissance. L’esprit veut l’unité et la clarté ; la science lui répond par des descriptions, des hypothèses et des images, mais jamais par une explication dernière. Camus le dit : je peux sentir mon cœur et toucher le monde, mais tout le reste est construction. La raison se heurte à ses propres limites. L’absurde est un divorce entre ce que l’esprit désire et ce que le monde offre.

Le suicide philosophique

Camus examine les philosophes existentiels (Jaspers, Chestov, Kierkegaard) et la phénoménologie de Husserl. Tous partent de l’absurde, mais finissent par le fuir dans un saut vers Dieu ou l’éternel : ils divinisent ce qui les écrase. Camus appelle cette fuite le suicide philosophique. Il refuse aussi bien le suicide physique (qui supprime l’un des termes de la confrontation) que l’espoir (qui la nie).

Les trois conséquences de l’absurde

Garder l’absurde vivant, c’est en tirer trois conséquences :

  1. La révolte : une confrontation permanente de l’homme et de sa propre obscurité, sans résignation.
  2. La liberté : libéré de tout avenir et de toute règle éternelle, l’homme absurde se sait libre dans les limites de sa condition.
  3. La passion : vivre le plus possible, épuiser l’expérience présente. Ce qui compte n’est pas de vivre le mieux, mais de vivre le plus.

L’homme absurde

Trois figures vivent sans appel à l’éternel : Don Juan, qui multiplie les amours sans illusion ; le comédien, qui vit des vies multiples et éphémères ; le conquérant, qui choisit l’action dans l’histoire. Camus ne les propose pas comme modèles moraux, mais comme illustrations d’un style de vie fidèle à l’absurde.

La création absurde

L’œuvre d’art est le lieu où l’absurde peut être décrit sans être expliqué. Le romancier absurde pense par images plutôt que par raisonnements. Camus étudie Kirilov, le personnage des Démons de Dostoïevski, qui se tue pour affirmer sa liberté. La création est elle-même une passion sans lendemain : créer sans espérer.

Le mythe de Sisyphe

Selon la mythologie grecque, Sisyphe, roi de Corinthe, a défié les dieux ; il est condamné à pousser un rocher jusqu’au sommet d’une montagne, d’où il retombe sans cesse. Pour Camus, il est le héros absurde : son supplice est l’image du travail humain, vain et répété. Mais c’est pendant la redescente, à l’instant de conscience, que Sisyphe devient supérieur à son destin. « Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris. » L’essai s’achève ainsi :

« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Portée et réception

  • L’essai a souvent été rangé, avec Sartre, dans l’existentialisme. Camus a toujours refusé cette étiquette : il ne part pas d’une ontologie de la liberté mais d’une expérience, l’absurde. Voir Sartre.
  • L’Homme révolté (1951) prolongera la réflexion : de l’absurde individuel, Camus passe à la révolte collective et à la critique des idéologies qui justifient le meurtre.
  • On rapproche souvent l’essai de Nietzsche (amor fati, refus des arrière-mondes) et de Pascal, dont Camus partage le sens tragique sans la foi.

Questions fréquentes

Pourquoi faut-il imaginer Sisyphe heureux ?

Parce que Sisyphe, conscient de son sort et le méprisant, en fait son affaire : il n’attend rien des dieux, et sa lutte elle-même donne sens à sa vie. Le bonheur absurde naît de la lucidité et de la révolte, non de l’espoir.

Camus prône-t-il le suicide dans Le Mythe de Sisyphe ?

Non, au contraire. L’essai conclut que le suicide est un refus de l’absurde, une manière d’y consentir en abandonnant. La réponse juste est de vivre l’absurde dans la révolte.

Quelle différence entre L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe ?

L’Étranger montre l’absurde par un personnage, Meursault, et un récit. Le Mythe de Sisyphe l’analyse par un raisonnement philosophique. Les deux sont publiés en 1942.

Qu’est-ce que le suicide philosophique ?

C’est le nom que Camus donne au « saut » de certains penseurs qui, après avoir reconnu l’absurde, le fuient en se réfugiant dans la foi ou dans une raison transcendante.

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