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Philosophie · Œuvres et textes clés

Les Pensées de Pascal

Les Pensées sont les fragments d’une apologie de la religion chrétienne que Pascal préparait à sa mort en 1662. Publiées en 1670, elles décrivent la misère et la grandeur de l’homme sans Dieu.

Mis à jour le 5 min de lecture

Les Pensées ne sont pas un livre achevé : ce sont près d’un millier de fragments, notes et ébauches que Blaise Pascal (1623-1662) rédige à partir de 1656-1657 en vue d’un grand ouvrage, une Apologie de la religion chrétienne, destinée à convaincre les incroyants. Il meurt en 1662 sans l’avoir terminé. Ses proches publient en 1670 une première édition, dite édition de Port-Royal, sous le titre Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. L’ouvrage est devenu l’un des chefs-d’œuvre de la prose française et de la pensée religieuse.

L’histoire du manuscrit

DateÉtape
1654Nuit du 23 novembre : expérience mystique de Pascal (le Mémorial, cousu dans son habit)
1656-1657Les Provinciales ; Pascal commence à rassembler des notes pour son apologie
1658Il expose son projet lors d’une conférence à Port-Royal et classe une partie de ses papiers en liasses titrées
1662Mort de Pascal ; ses papiers sont recopiés (deux copies)
1670Édition de Port-Royal, sélective et retouchée
1711Les fragments originaux sont collés dans un grand recueil, conservé à la Bibliothèque nationale
1844Édition Prosper Faugère, première à revenir au manuscrit
1897Édition Léon Brunschvicg, classement thématique
1951Édition Louis Lafuma, qui suit l’ordre de la Copie
1976Édition Philippe Sellier, fondée sur une autre copie

Les éditions modernes ne s’accordent pas sur l’ordre des fragments, d’où des numérotations différentes. Le fragment du roseau pensant est ainsi le numéro 347 chez Brunschvicg, 200 chez Lafuma et 231 chez Sellier. Il faut toujours préciser l’édition utilisée.

Le projet : une apologie

Pascal s’adresse au libertin, l’homme du monde indifférent ou sceptique. Il ne veut pas commencer par les preuves de Dieu, qui ne touchent pas un tel lecteur. Il part de l'homme et de son état, pour lui faire sentir qu’il a besoin de Dieu. Un fragment résume le plan : « Première partie : Misère de l’homme sans Dieu. Seconde partie : Félicité de l’homme avec Dieu. » Ou encore : « Que la nature est corrompue, par la nature même. Qu’il y a un Réparateur, par l’Écriture. »

Les grands thèmes

La disproportion de l’homme

Dans le fragment « Disproportion de l’homme », Pascal montre l’homme perdu entre deux infinis : l’infiniment grand de l’univers et l’infiniment petit du ciron. « Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. » Il ne peut connaître ni les principes ni les fins des choses. « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » exprime le vertige de l’homme sans Dieu dans le cosmos de la nouvelle science.

Misère et grandeur

L’homme est un être de contradictions. Sa misère : il est faible, inconstant, soumis à l’imagination (« maîtresse d’erreur et de fausseté »), à la coutume, à l’amour-propre, à la mort. Sa grandeur : il sait qu’il est misérable. « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. […] Quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt. » « Toute notre dignité consiste donc en la pensée. »

« L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » Seule la doctrine chrétienne du péché originel explique, selon Pascal, ce mélange de grandeur (la nature créée par Dieu) et de misère (la chute).

Le divertissement

Le fragment « Divertissement » est l’un des plus célèbres : « J’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » L’homme ne supporte pas de penser à sa condition mortelle et misérable : il se jette dans l’agitation, le jeu, la chasse, la guerre, les charges. Ce n’est pas le lièvre qui intéresse le chasseur, c’est la chasse, qui l’empêche de penser à lui. Même le roi, s’il est sans divertissement, est malheureux.

L’imagination et la coutume

L'imagination est « cette partie dominante dans l’homme », qui fait croire aux juges et aux médecins sur leurs robes et leurs bonnets carrés. La coutume fait la justice : « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Pascal reprend ici beaucoup d’idées de Montaigne, qu’il a lu de très près et qu’il critique pour son scepticisme tranquille.

Le cœur et la raison

« Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point. » Pascal ne rejette pas la raison, mais il en marque les limites. Nous connaissons les premiers principes (l’espace, le temps, le mouvement, les nombres) par le cœur, c’est-à-dire par une intuition immédiate, et non par démonstration. Dieu aussi est « sensible au cœur, non à la raison ». « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison. »

Les trois ordres

Pascal distingue trois ordres de réalité, séparés par une distance infinie :

OrdreValeursFigures
Les corpsRichesse, force, pouvoirLes rois, les riches, les capitaines
Les espritsScience, intelligenceArchimède
La charitéSainteté, amour de DieuLe Christ, les saints

« Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. »

Le pari

Pour l’incroyant qui hésite, Pascal propose un argument de probabilités : puisque la raison ne peut décider si Dieu existe, il faut parier, et il est rationnel de parier qu’il existe, car le gain possible est infini. Voir le pari de Pascal.

Esprit de géométrie et esprit de finesse

Un fragment distingue deux formes d’intelligence : l'esprit de géométrie, qui raisonne à partir de principes peu nombreux, clairs et éloignés de l’usage commun ; l'esprit de finesse, qui saisit d’un seul regard une multitude de principes délicats, mêlés dans la vie ordinaire. Les géomètres manquent souvent de finesse, et les esprits fins de géométrie.

Le style

Les Pensées frappent par leur style : formules brèves, antithèses, interpellations du lecteur (« Vous êtes embarqué »), images saisissantes (le nez de Cléopâtre : « s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé »). L’inachèvement contribue à leur force : le lecteur entre dans l’atelier d’une pensée en train de se faire.

Questions fréquentes

Pourquoi les Pensées sont-elles inachevées ?

Parce que Pascal est mort en 1662, à 39 ans, avant d’avoir rédigé son apologie. Il n’en a laissé que des fragments, dont une partie était classée en liasses.

Pourquoi les numéros des fragments varient-ils ?

Parce que les éditeurs ont proposé des classements différents : thématique (Brunschvicg), selon les copies du XVIIe siècle (Lafuma, Sellier). Chaque édition a sa numérotation.

Que signifie « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » ?

Que certaines vérités (les premiers principes, Dieu) ne sont pas connues par démonstration, mais par une connaissance intuitive et affective que Pascal appelle le cœur. Ce n’est pas un éloge de la sentimentalité.

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