Philosophie · Concepts clés
L’altérité
L’altérité est le caractère de ce qui est autre. En philosophie, elle désigne surtout la différence d’autrui, cet autre moi qui n’est pas moi, et la question de savoir comment le connaître et le reconnaître.
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L'altérité (du latin alter, « l’autre », de deux) désigne le fait d’être autre, différent. Elle s’oppose à l'identité et à la mêmeté. En philosophie, la notion renvoie surtout à autrui : l’autre personne, qui est à la fois semblable à moi (un sujet, une conscience) et radicalement différente (je ne vis pas ce qu’elle vit). La pensée de l’altérité pose plusieurs questions : peut-on connaître autrui ? Avons-nous besoin des autres pour être nous-mêmes ? Que nous doivent-ils, que leur devons-nous ?
Le problème de la connaissance d’autrui
Pour Descartes, je suis certain de mon existence comme chose pensante, mais l’existence d’autres esprits doit être inférée : je ne vois d’autrui que son corps et ses gestes. Cette difficulté conduit au problème des autres esprits et, à l’extrême, au solipsisme. Une grande partie de la philosophie contemporaine a cherché à montrer que la relation à autrui est originaire, et non construite après coup par raisonnement.
Hegel : la lutte pour la reconnaissance
Dans la Phénoménologie de l’esprit (1807), Hegel montre que la conscience de soi a besoin d’une autre conscience pour se savoir elle-même. Elle veut être reconnue. Deux consciences s’affrontent alors dans une lutte à mort pour la reconnaissance. Celle qui a peur de mourir se soumet et devient esclave ; l’autre devient maître. Mais le maître dépend du travail de l’esclave et n’est reconnu que par un être qu’il ne reconnaît pas ; l’esclave, par le travail, transforme le monde et se forme lui-même. C’est la célèbre dialectique du maître et de l’esclave. Leçon : on ne devient soi qu’à travers l’autre.
Husserl : l’autre comme alter ego
Dans les Méditations cartésiennes (1931), Husserl décrit comment autrui m’est donné : non directement (je n’ai pas accès à ses vécus), mais par apprésentation ou analogie. Je perçois un corps semblable au mien et je le saisis aussitôt comme le corps d’un autre sujet, un alter ego. Le monde objectif est un monde commun, constitué par une communauté de sujets (intersubjectivité).
Sartre : le regard
Pour Sartre (L’Être et le Néant, 1943), autrui se révèle d’abord par le regard. Exemple célèbre : je regarde par le trou d’une serrure, absorbé, puis j’entends des pas : quelqu’un me voit. J’éprouve la honte. Sous le regard d’autrui, je deviens un objet ; il me fige dans une nature (« voyeur »), il me vole ma liberté. Mais j’ai besoin de lui pour savoir ce que je suis. D’où la relation conflictuelle entre les consciences et la formule de Huis clos (1944) : « l’enfer, c’est les autres ». Sartre précise que la phrase ne veut pas dire que nos rapports aux autres sont toujours infernaux, mais que, s’ils sont faussés, l’autre devient ce qui nous emprisonne.
Merleau-Ponty : la coexistence
Merleau-Ponty conteste cette vision. Nous percevons d’emblée autrui comme un comportement qui a un sens, pas comme un objet derrière lequel il faudrait deviner un esprit. Le bébé sourit quand on lui sourit avant d’avoir la moindre idée de son propre visage. Avant le conflit des regards, il y a la coexistence, un monde partagé, le dialogue où les pensées s’échangent.
Levinas : le visage et la responsabilité
Emmanuel Levinas pousse la pensée de l’altérité le plus loin. Autrui n’est pas un alter ego, un autre moi : il est absolument autre, il échappe à toute connaissance. Il se présente par son visage, nu et vulnérable, qui me dit : « Tu ne tueras point. » La relation à autrui n’est pas d’abord connaissance, mais responsabilité. L’éthique est la « philosophie première ».
Tableau récapitulatif
| Auteur | Autrui est… | Relation dominante |
|---|---|---|
| Descartes | Un esprit dont l’existence est inférée | Connaissance indirecte |
| Hegel | La conscience qui me reconnaît | Lutte pour la reconnaissance |
| Husserl | Un alter ego | Analogie, intersubjectivité |
| Sartre | Le regard qui m’objective | Conflit |
| Merleau-Ponty | Un comportement chargé de sens | Coexistence, dialogue |
| Levinas | Le tout-autre, le visage | Responsabilité éthique |
L’altérité culturelle : l’étranger
L’altérité concerne aussi les autres cultures. Montaigne, dans « Des cannibales » (Essais, I, 31), remarque que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Lévi-Strauss (Race et histoire, 1952) écrit : « le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ». La rencontre de l’autre est l’occasion de prendre conscience du caractère relatif de ses propres coutumes (voir relativisme) sans renoncer à des valeurs communes.
Questions fréquentes
Quelle différence entre autrui et l’autre ?
« L’autre » peut désigner tout ce qui est différent (un objet, une culture). « Autrui » désigne l’autre personne, en tant qu’elle est un sujet comme moi.
Que signifie « l’enfer, c’est les autres » ?
Dans Huis clos, cette réplique signifie que le regard d’autrui nous juge et nous enferme dans une image que nous ne contrôlons pas. Sartre a précisé qu’elle ne condamne pas toute relation humaine, mais les relations faussées.
Pourquoi a-t-on besoin d’autrui pour se connaître ?
Parce que nous ne nous voyons pas nous-mêmes de l’extérieur : le regard, le jugement et la reconnaissance des autres nous révèlent une partie de ce que nous sommes. Hegel et Sartre en font une condition de la conscience de soi.