Philosophie · Concepts clés
Libre arbitre et déterminisme
Le libre arbitre est le pouvoir de choisir entre plusieurs possibles sans y être contraint. Le déterminisme affirme au contraire que tout événement, y compris nos choix, résulte de causes antérieures.
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Le libre arbitre (du latin liberum arbitrium, « libre jugement ») désigne la capacité d’une volonté de se déterminer par elle-même, de choisir entre plusieurs actions possibles, de sorte qu’elle aurait pu agir autrement. Il s’oppose au déterminisme, selon lequel tout ce qui arrive est l’effet nécessaire de causes antérieures. La question de leur compatibilité est l’un des problèmes les plus anciens de la philosophie : si tout est causé, sommes-nous vraiment libres, et donc responsables ? La notion de libre arbitre est plus étroite que celle de liberté, qui comprend aussi la liberté politique ou l’autonomie morale.
Les grandes positions
| Position | Le déterminisme est-il vrai ? | Sommes-nous libres ? | Représentants |
|---|---|---|---|
| Libertarisme (au sens métaphysique) | Non, du moins pas pour la volonté | Oui | Descartes, Reid, Sartre |
| Déterminisme dur | Oui | Non | Spinoza, d’Holbach |
| Compatibilisme | Oui | Oui, si l’on définit bien la liberté | Stoïciens, Hobbes, Hume, Leibniz, Dennett |
| Fatalisme | Ce qui doit arriver arrivera, quoi que l’on fasse | Non | Distinct du déterminisme |
Le fatalisme ne doit pas être confondu avec le déterminisme : le fataliste pense que l’issue est fixée quoi que l’on fasse ; le déterministe pense que l’issue dépend de nos actions, mais que celles-ci sont elles-mêmes causées.
Le libre arbitre et la théologie
La notion est d’abord élaborée par les théologiens chrétiens, pour expliquer le mal : si Dieu est bon, d’où vient le mal ? Saint Augustin (Du libre arbitre, 388-395) répond qu’il vient du mauvais usage que l’homme fait de sa volonté libre. Mais la question se complique avec la grâce et la prédestination : si le salut dépend de Dieu seul, que reste-t-il à la liberté ? Au XVIe siècle, Érasme (Du libre arbitre, 1524) et Luther (Du serf arbitre, 1525) s’opposent sur ce point ; au XVIIe siècle, jansénistes et jésuites prolongent la querelle.
Descartes : une liberté infinie
Pour Descartes, la volonté est ce qui en l’homme ressemble le plus à Dieu : elle est infinie. Nous en avons une expérience immédiate, plus certaine que toute démonstration. Il distingue la liberté d’indifférence, « le plus bas degré de la liberté », où aucune raison ne nous pousse d’un côté plutôt que de l’autre, et la liberté éclairée, où la volonté suit spontanément ce que l’entendement voit clairement comme vrai et bon (Méditations, IV). L’erreur vient de ce que la volonté, plus étendue que l’entendement, juge de ce qu’elle ne comprend pas clairement.
Spinoza : une illusion
Spinoza nie radicalement le libre arbitre. Tout ce qui existe découle nécessairement de la nature de Dieu ou de la Nature. Les hommes se croient libres parce qu’ils « sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent » (Éthique, II, scolie de la proposition 35). Comme une pierre lancée qui, si elle était consciente, croirait se mouvoir librement (Lettre 58 à Schuller). La vraie liberté n’est pas l’absence de causes, mais le fait d’agir selon la nécessité de sa propre nature, comprise par la raison.
Le compatibilisme
Pour les compatibilistes, la liberté ne s’oppose pas à la causalité, mais à la contrainte. Est libre celui qui agit selon ses propres désirs et raisons, sans obstacle extérieur, même si ces désirs ont eux-mêmes des causes. Hume appelle « liberté » le pouvoir d’agir ou de ne pas agir selon les déterminations de la volonté. Leibniz distingue la nécessité absolue (dont le contraire est contradictoire) de la nécessité morale, qui « incline sans nécessiter ». Les stoïciens illustraient déjà la position par l’image du chien attaché à une charrette : il peut la suivre de bon gré ou être traîné, mais il suivra de toute façon.
Kant : deux points de vue
Kant résout la difficulté en distinguant deux points de vue. Comme phénomène dans la nature, l’homme est soumis au déterminisme ; comme être raisonnable, sujet de la loi morale, il doit se penser libre. La liberté ne peut être démontrée, mais elle est un postulat de la raison pratique : « tu dois, donc tu peux ». Sans elle, la morale n’aurait pas de sens.
Sartre : condamnés à être libres
Pour Sartre, l’homme n’a pas de nature prédéfinie : « l’existence précède l’essence ». Il est entièrement libre et responsable de ce qu’il fait de lui-même, « condamné à être libre ». Se dire déterminé par son caractère ou ses passions est une forme de mauvaise foi (voir mauvaise foi).
Neurosciences et libre arbitre
En 1983, le neurophysiologiste Benjamin Libet a mesuré une activité cérébrale (le « potentiel de préparation ») apparaissant plusieurs centaines de millisecondes avant que les sujets déclarent avoir pris la décision de bouger le doigt. Certains en ont conclu que nos décisions sont prises par le cerveau avant d’être conscientes. Ces conclusions sont très discutées : le geste étudié est trivial, la mesure du moment de décision est fragile, et Libet lui-même maintenait un « droit de veto » conscient. L’expérience ne tranche pas la question philosophique, mais elle a relancé le débat.
Pourquoi la question compte
Le libre arbitre est lié à la responsabilité morale et pénale : on ne blâme ni ne punit celui qui n’a pas pu agir autrement. Le droit pénal français prévoit ainsi l’irresponsabilité de la personne atteinte d’un trouble ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. Même les déterministes s’accordent souvent à dire que l’éloge et le blâme restent utiles, parce qu’ils sont eux-mêmes des causes qui influencent les conduites.
Questions fréquentes
Quelle différence entre libre arbitre et liberté ?
Le libre arbitre est le pouvoir de choisir sans être déterminé ; la liberté est une notion plus large, qui inclut aussi l’absence de contrainte, l’autonomie morale et les libertés politiques.
Peut-on être déterministe et croire à la liberté ?
Oui : c’est la position compatibiliste. On est libre quand on agit selon ses propres raisons, sans contrainte extérieure, même si ces raisons ont des causes.
Les neurosciences ont-elles prouvé que le libre arbitre n’existe pas ?
Non. Les expériences comme celle de Libet montrent que des processus cérébraux précèdent la conscience de décider, mais leur interprétation reste discutée, et elles ne concernent que des gestes simples.