Philosophie · Concepts clés
Le nihilisme
Le nihilisme est l’attitude qui nie l’existence de toute valeur, de tout sens ou de toute vérité absolue. Pour Nietzsche, il est la crise de la civilisation européenne après la « mort de Dieu ».
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Le nihilisme (du latin nihil, « rien ») désigne de manière générale la position selon laquelle rien n’a de valeur, rien n’a de sens, ou rien ne peut être connu. Le mot a reçu des sens très différents : philosophique, politique, moral. Sa signification la plus importante a été fixée par Nietzsche, pour qui le nihilisme n’est pas une doctrine parmi d’autres, mais le destin de la culture occidentale : « Que signifie le nihilisme ? Que les valeurs supérieures se déprécient » (fragment posthume, 1887).
Les différents sens
| Domaine | Thèse | Exemple |
|---|---|---|
| Métaphysique | Rien n’existe vraiment, ou le monde n’a aucun sens | Gorgias : « rien n’est » (paradoxe sophistique) |
| Épistémologique | Aucune connaissance n’est possible | Scepticisme radical |
| Moral | Il n’y a ni bien ni mal objectifs | « Si Dieu n’existe pas, tout est permis » (formule souvent attribuée aux Frères Karamazov de Dostoïevski) |
| Politique | Il faut détruire l’ordre social existant | Nihilistes russes des années 1860 |
| Existentiel | La vie n’a pas de sens | Désespoir, sentiment de vide |
Origine du mot
Le terme apparaît à la fin du XVIIIe siècle. En 1799, le philosophe allemand Friedrich Heinrich Jacobi reproche à Fichte et à l’idéalisme de réduire tout à une production du moi, donc à rien : il appelle cela « nihilisme ». Le mot est popularisé en 1862 par le romancier russe Ivan Tourgueniev dans Pères et fils. Son héros, Bazarov, est un « nihiliste » : « un homme qui ne s’incline devant aucune autorité, qui n’accepte aucun principe sans examen ». En Russie, le terme désigne ensuite les jeunes radicaux qui rejettent la religion, la famille et l’autocratie tsariste ; certains passent au terrorisme (assassinat du tsar Alexandre II en 1881).
Nietzsche : la mort de Dieu
Pour Nietzsche, le nihilisme a une histoire. Il commence paradoxalement avec le platonisme et le christianisme, qui ont inventé un « monde vrai », au-delà du monde sensible : les Idées, le ciel, Dieu. Ce faisant, ils ont dévalorisé la vie réelle, terrestre, le corps, au profit d’un autre monde. C’est déjà un nihilisme : dire non à la vie.
Puis vient la « mort de Dieu » (Le Gai Savoir, § 125, 1882) : la croyance en Dieu et en ces valeurs suprêmes s’effondre, notamment sous l’effet de l’exigence de vérité que le christianisme a lui-même cultivée. « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! » Cet événement ne signifie pas seulement la fin de la religion : c’est toute la hiérarchie des valeurs qui perd son fondement. Le résultat est le sentiment que rien ne vaut, que « tout est vain ».
Nihilisme passif et nihilisme actif
Nietzsche distingue plusieurs formes de nihilisme :
| Forme | Attitude | Figure |
|---|---|---|
| Nihilisme passif | Lassitude, résignation, recherche du confort et de l’anesthésie | Le « dernier homme », le bouddhisme européen |
| Nihilisme actif | Destruction des anciennes valeurs, « philosopher à coups de marteau » | Le lion de Zarathoustra |
| Dépassement | Création de nouvelles valeurs, affirmation de la vie | Le surhomme, l’enfant |
Le dernier homme, décrit dans Ainsi parlait Zarathoustra, est la figure du nihilisme passif : il ne veut plus rien de grand, cherche seulement son petit bonheur, et dit en clignant de l’œil : « Nous avons inventé le bonheur. »
Le dépassement du nihilisme
Nietzsche ne prône pas le nihilisme : il veut le traverser et le surmonter. Puisque les valeurs ne viennent pas d’un autre monde, c’est à l’homme de les créer. Il faut procéder à une « transvaluation de toutes les valeurs », affirmer la vie telle qu’elle est, avec ses souffrances, jusqu’à vouloir son éternel retour. Cette tâche est celle du surhomme. Voir Ainsi parlait Zarathoustra.
Après Nietzsche
- Heidegger interprète le nihilisme comme l’oubli de l’être dans la métaphysique occidentale, culminant dans la domination de la technique.
- Albert Camus, dans L’Homme révolté (1951), étudie le nihilisme politique, qui conduit au meurtre et aux totalitarismes, et lui oppose la révolte mesurée. Sa philosophie de l'absurde part du constat du non-sens pour refuser à la fois le suicide et le nihilisme.
- L'existentialisme de Sartre assume l’absence de valeurs données : l’homme les invente par ses choix.
Questions fréquentes
Nietzsche était-il nihiliste ?
Non. Il est le grand analyste du nihilisme, qu’il considère comme une maladie de la civilisation européenne. Il veut le dépasser par la création de nouvelles valeurs et l’affirmation de la vie.
Que signifie « Dieu est mort » ?
Que la croyance en Dieu a perdu sa force dans la culture européenne, et avec elle le fondement de toutes les valeurs traditionnelles. La formule décrit un événement culturel, non une thèse métaphysique sur l’existence de Dieu.
Quelle différence entre nihilisme et absurde ?
Le nihilisme conclut que rien n’a de valeur ; l’absurde, chez Camus, est la confrontation entre l’exigence humaine de sens et le silence du monde. Camus refuse d’en tirer une conclusion nihiliste.