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Philosophie · Concepts clés

La mauvaise foi

La mauvaise foi est, selon Sartre, un mensonge à soi-même par lequel l’homme fuit l’angoisse de sa liberté en se faisant passer pour une chose déterminée.

Mis à jour le 4 min de lecture

Dans le langage courant, la mauvaise foi désigne le fait de soutenir quelque chose qu’on sait faux, par intérêt ou pour avoir raison. En philosophie, l’expression renvoie surtout à une analyse de Jean-Paul Sartre dans L’Être et le Néant (1943), première partie, chapitre II. Sartre en fait une conduite fondamentale de la conscience : un mensonge à soi-même par lequel on cherche à échapper à sa liberté et à la responsabilité qu’elle implique.

Le fondement : la liberté et l’angoisse

Pour Sartre, l’homme n’a pas de nature fixée d’avance : « l’existence précède l’essence ». La conscience n’est jamais ce qu’elle est à la manière d’une chose : elle est toujours en projet, en avant d’elle-même. L’homme est condamné à être libre : il est responsable de tout ce qu’il fait et de ce qu’il devient.

Cette liberté totale produit l'angoisse. Pour s’en délivrer, la conscience peut tenter de se convaincre qu’elle n’est pas libre : c’est la mauvaise foi.

Mensonge et mauvaise foi

La mauvaise foi ressemble au mensonge, mais elle en diffère profondément :

MensongeMauvaise foi
StructureDeux personnes : un trompeur et un trompéUne seule conscience, à la fois trompeuse et trompée
Rapport à la véritéLe menteur connaît la vérité et la cacheLa conscience sait et ne veut pas savoir
ObjetUn fait extérieurSa propre liberté
ParadoxeAucunComment se cacher ce qu’on sait ?

Sartre rejette l’explication de la psychanalyse, qui place le mensonge dans l’inconscient (le refoulement par la censure). Pour lui, la censure doit savoir ce qu’elle refoule pour le refouler : elle est donc elle-même de mauvaise foi. Il n’y a pas d’inconscient au sens freudien : la conscience est translucide, même si elle peut se détourner de ce qu’elle sait.

Les exemples de Sartre

La jeune femme au premier rendez-vous

Une femme accepte de sortir avec un homme dont elle connaît les intentions. Il lui prend la main. Elle ne veut ni accepter ni refuser, car ce serait décider. Elle laisse sa main dans la sienne, sans s’en apercevoir, comme une chose inerte, tout en parlant de sujets élevés. Elle se réduit à n’être qu’esprit, pour ne pas avoir à assumer son corps et son choix. Elle joue à ne pas être libre.

Le garçon de café

Un garçon de café a des gestes « un peu trop précis, un peu trop rapides » ; il se penche avec un empressement un peu trop appuyé ; il porte son plateau avec une témérité de funambule. Il joue à être garçon de café. Il essaie d’être son rôle comme un encrier est un encrier, de coïncider avec sa fonction pour ne pas avoir à choisir à chaque instant. Mais il ne peut pas l’être à la manière d’une chose : il est toujours au-delà de son rôle, et pourrait cesser de le jouer.

Le « j’ai toujours été comme ça »

Toutes les excuses qui invoquent une nature, un tempérament, l’hérédité, les circonstances (« je suis colérique », « je n’y peux rien », « c’est mon caractère ») sont des formes de mauvaise foi. Elles font de ce qu’on a fait un destin. Dans L’existentialisme est un humanisme (1946), Sartre dit : « Le lâche se fait lâche, le héros se fait héros ; il y a toujours une possibilité pour le lâche de ne plus être lâche, et pour le héros de cesser d’être un héros. »

Le paradoxe de la sincérité

La sincérité semble l’opposé de la mauvaise foi. Mais Sartre montre qu’elle peut en être une forme. L’homme sincère qui déclare « je suis un lâche » prétend être ce qu’il est, à la manière d’une chose, et se débarrasse ainsi de sa liberté. L’aveu complaisant de ses défauts peut servir à s’en décharger : « je suis comme ça ». Exiger d’autrui qu’il « soit sincère », qu’il avoue ce qu’il « est », c’est le réduire à un objet.

La mauvaise foi et les autres

La mauvaise foi a aussi une dimension sociale. Dans Réflexions sur la question juive (1946), Sartre analyse l’antisémite comme un homme de mauvaise foi, qui choisit la passion et la haine pour fuir sa liberté et sa responsabilité. Il appelle « salauds » (dans La Nausée, 1938) les bourgeois qui se croient justifiés d’exister par leurs droits, leurs fonctions, leurs traditions, comme si leur existence était nécessaire.

L’authenticité

L’opposé de la mauvaise foi est l'authenticité : assumer lucidement sa liberté et sa situation, reconnaître qu’on est responsable de ses choix, sans se réfugier derrière une nature ou des excuses. Sartre évoque cette possibilité dans une note de L’Être et le Néant et la développe dans des écrits ultérieurs, notamment les Cahiers pour une morale (posthumes, 1983). Voir existentialisme et libre arbitre.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre mauvaise foi et mensonge ?

Le mensonge trompe autrui sur un fait qu’on connaît. La mauvaise foi est un mensonge à soi-même : la même conscience est trompeuse et trompée, et ce qu’elle se cache, c’est sa propre liberté.

Pourquoi le garçon de café est-il de mauvaise foi ?

Parce qu’il joue son rôle au point de vouloir s’y identifier totalement, comme s’il était garçon de café par nature, pour échapper à la liberté de choisir à chaque instant ce qu’il fait.

Peut-on échapper à la mauvaise foi ?

Pour Sartre, la mauvaise foi est une tentation permanente, car la liberté est angoissante. On peut cependant viser l’authenticité, qui consiste à assumer lucidement sa liberté et sa responsabilité.

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