Philosophie · Concepts clés
L’absurde
L’absurde, chez Camus, naît de la confrontation entre l’appel humain au sens et le « silence déraisonnable du monde ». Il ne faut ni le fuir ni s’y résigner, mais vivre en le regardant en face.
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Dans la langue courante, est absurde ce qui est contraire à la raison, au sens commun (du latin absurdus, « discordant, qui sonne faux »). En philosophie, le mot désigne surtout une notion élaborée par Albert Camus (1913-1960) dans Le Mythe de Sisyphe (1942) : le sentiment que l’existence humaine n’a pas de sens donné, et la question de savoir comment vivre avec ce constat. L’absurde est au cœur du « cycle de l’absurde » de Camus : L’Étranger (roman, 1942), Le Mythe de Sisyphe (essai, 1942), Caligula et Le Malentendu (théâtre, 1944).
D’où vient le sentiment de l’absurde ?
Camus décrit plusieurs expériences par lesquelles le sentiment de l’absurde peut surgir « au détour de n’importe quelle rue » :
- la routine : « Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme » ; un jour, le « pourquoi » s’élève ;
- le temps : nous vivons tournés vers demain, alors que demain nous rapproche de la mort ;
- l’étrangeté du monde : la nature nous apparaît soudain hostile, impénétrable ;
- l’étrangeté des autres : un homme qui téléphone derrière une vitre, dont on ne voit que les gestes, paraît absurde ;
- la mort : la seule certitude, contre laquelle nous ne pouvons rien.
Le seul problème philosophique sérieux
Le Mythe de Sisyphe s’ouvre sur une phrase célèbre : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. » Si la vie n’a pas de sens, faut-il en sortir ?
Camus rejette deux réponses, qu’il juge être des fuites :
| Réponse | Ce qu’elle fait | Pourquoi Camus la refuse |
|---|---|---|
| Le suicide physique | Supprimer la vie pour supprimer l’absurde | Il supprime l’un des deux termes de l’absurde : c’est une démission |
| Le « suicide philosophique » | Sauter dans l’espoir d’un sens caché (Dieu, l’histoire) | Kierkegaard, Chestov, Jaspers trahissent la lucidité en divinisant ce qui les écrase |
Il faut au contraire maintenir l’absurde, vivre dans la tension, sans espoir et sans résignation.
Les trois conséquences : révolte, liberté, passion
Camus tire de l’absurde trois attitudes :
- La révolte : refuser la résignation, affronter constamment l’absurde, vivre lucidement. « Cette révolte donne son prix à la vie. »
- La liberté : libéré de l’illusion d’un avenir garanti et d’un sens imposé, l’homme absurde est libre à l’égard des règles communes. Il ne s’agit pas d’une liberté métaphysique, mais d’une disponibilité.
- La passion : puisqu’il n’y a pas d’au-delà, il faut vivre le plus possible, épuiser le présent. Ce qui compte n’est pas de vivre le mieux, mais de vivre le plus.
Il illustre ces attitudes par quatre figures : Don Juan, le comédien, le conquérant et le créateur, qui vivent intensément sans espoir d’éternité.
Sisyphe heureux
Le livre se termine sur la figure de Sisyphe, condamné par les dieux à rouler éternellement un rocher au sommet d’une montagne, d’où il retombe. Sisyphe est le héros absurde : il connaît l’inutilité de son effort, et c’est cette lucidité qui fait sa grandeur. « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Voir l’analyse de l’œuvre : Le Mythe de Sisyphe.
L’Étranger, roman de l’absurde
Meursault, le narrateur de L’Étranger (voir L’Étranger), vit dans le présent, sans illusions, indifférent aux conventions. Il tue un Arabe sur une plage, presque sans raison, et est condamné à mort moins pour son crime que pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère. En prison, face à la mort, il s’ouvre « à la tendre indifférence du monde ». Le roman montre l’homme absurde jugé par une société qui exige qu’on joue le jeu du sens.
De l’absurde à la révolte
Dans L’Homme révolté (1951), Camus passe du constat individuel à une réflexion collective : « Je me révolte, donc nous sommes. » La révolte contre l’absurde fonde une solidarité entre les hommes et des limites : elle refuse le meurtre et le nihilisme, qui conduit aux totalitarismes. Camus se distingue ainsi de l'existentialisme de Sartre, auquel on l’associe souvent ; il refusait d’ailleurs cette étiquette.
Absurde et théâtre de l’absurde
Le théâtre de l’absurde (Beckett, Ionesco, Adamov), dans les années 1950, met en scène l’absurdité de la condition humaine par la forme même : dialogues décousus, intrigues sans progression, personnages qui attendent. L’expression vient du critique Martin Esslin (1961). Camus, en revanche, exprime l’absurde dans une langue classique et une forme rigoureuse. Voir le théâtre de l’absurde.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’absurde selon Camus en une phrase ?
C’est le divorce entre l’homme, qui cherche un sens et une unité, et le monde, qui reste silencieux et ne lui en donne aucun.
Pourquoi faut-il imaginer Sisyphe heureux ?
Parce que Sisyphe, conscient de l’inutilité de sa tâche, l’assume sans espoir ni résignation. Sa lucidité et sa révolte lui donnent une grandeur et une forme de bonheur qui ne dépendent d’aucun sens extérieur.
Camus était-il existentialiste ?
Il a toujours refusé cette étiquette. Il partage avec Sartre certaines questions, mais l’absurde n’est pas l’existentialisme : Camus critique justement les philosophes de l’existence qui « sautent » vers un sens transcendant.