Littérature · Mouvements littéraires
Oulipo
L’Oulipo, ou Ouvroir de littérature potentielle, est un groupe d’écrivains et de mathématiciens fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais. Il invente des contraintes formelles pour stimuler la création littéraire.
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L'Oulipo, acronyme d'Ouvroir de littérature potentielle, est un groupe fondé à Paris le 24 novembre 1960 par l’écrivain Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais. Son principe : la contrainte n’empêche pas l’écriture, elle la provoque. Ses membres inventent, recensent et expérimentent des règles formelles — écrire sans une lettre, remplacer chaque nom par le septième qui le suit dans le dictionnaire, combiner des vers selon des lois mathématiques — et produisent des œuvres qui comptent parmi les plus inventives de la littérature contemporaine, de La Disparition de Perec à Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino. Toujours actif, le groupe se réunit chaque mois et coopte de nouveaux membres.
Histoire de l’Oulipo
| Date | Événement |
|---|---|
| 1960 | Fondation sous le nom de Séminaire de littérature expérimentale, puis Oulipo, au sein du Collège de 'Pataphysique |
| 1961 | Cent mille milliards de poèmes de Queneau, œuvre emblématique |
| 1966-1967 | Arrivée de Jacques Roubaud, poète et mathématicien, puis de Georges Perec |
| 1969 | La Disparition de Perec, roman sans la lettre e |
| 1973 | La Littérature potentielle, premier recueil collectif ; entrée d’Italo Calvino et de Harry Mathews |
| 1976 | Mort de Raymond Queneau |
| 1978 | La Vie mode d’emploi de Perec |
| 1981 | Atlas de littérature potentielle |
| 1984 | Mort de François Le Lionnais ; Noël Arnaud lui succède à la présidence |
| 2003 | Paul Fournel devient président |
| 2019 | Hervé Le Tellier devient président |
| 2020 | L’Anomalie d’Hervé Le Tellier, prix Goncourt |
Depuis de nombreuses années, l’Oulipo donne chaque mois une lecture publique, les « jeudis de l’Oulipo », longtemps accueillis à la Bibliothèque nationale de France.
Les principaux membres
| Membre | Rôle ou œuvre marquante |
|---|---|
| Raymond Queneau (1903-1976) | Cofondateur ; Exercices de style (1947), Zazie dans le métro (1959), Cent mille milliards de poèmes |
| François Le Lionnais (1901-1984) | Cofondateur, mathématicien ; rédige les deux manifestes |
| Georges Perec (1936-1982) | La Disparition, La Vie mode d’emploi ; voir Georges Perec |
| Jacques Roubaud (1932-2024) | Poète et mathématicien ; ∈ (1967), La Boucle |
| Italo Calvino (1923-1985) | Le Château des destins croisés, Si par une nuit d’hiver un voyageur |
| Harry Mathews (1930-2017) | Romancier américain ; « algorithme de Mathews » |
| Marcel Duchamp (1887-1968) | Membre correspondant dès 1962 |
| Jacques Jouet | Inventeur des « poèmes de métro » |
| Paul Fournel, Marcel Bénabou, Hervé Le Tellier, Anne F. Garréta, Michèle Audin | Membres actifs de générations successives |
Règle d’humour : on ne peut pas quitter l’Oulipo. Les membres morts sont dits « excusés pour cause de décès » et figurent toujours dans la liste.
Les contraintes les plus célèbres
| Contrainte | Principe | Exemple |
|---|---|---|
| Lipogramme | Écrire sans une ou plusieurs lettres | La Disparition (sans e) |
| Monovocalisme | N’utiliser qu’une seule voyelle | Les Revenentes (seul le e) |
| S+7 (ou N+7) | Remplacer chaque nom par le septième nom qui le suit dans un dictionnaire | Inventé par Jean Lescure |
| Palindrome | Texte qui se lit dans les deux sens | Palindrome de Perec (plus de 1 000 mots) |
| Poésie combinatoire | Vers interchangeables | Cent mille milliards de poèmes |
| Tautogramme | Tous les mots commencent par la même lettre | Jeux de Queneau et de ses successeurs |
| Boule de neige | Chaque mot a une lettre de plus que le précédent | Exercice de poésie |
| Belle absente | Chaque vers utilise toutes les lettres de l’alphabet sauf une ; les lettres manquantes, lues à la suite, forment le nom de la personne célébrée | Inventée par Perec |
| Morale élémentaire | Forme fixe de poème inventée par Queneau | Morale élémentaire (1975) |
| Contrainte du prisonnier | Écrire sans les lettres qui dépassent de la ligne (b, d, f, g, h…) pour économiser le papier | Exercice classique |
Les oulipiens appellent « plagiaires par anticipation » les auteurs du passé qui ont pratiqué des contraintes avant eux : les grands rhétoriqueurs, Rabelais, les auteurs de sonnets, Lewis Carroll ou Raymond Roussel. Les formes fixes comme le sonnet sont en effet des contraintes traditionnelles.
Cent mille milliards de poèmes (1961)
Queneau écrit dix sonnets de quatorze vers, avec les mêmes rimes. Chaque vers est imprimé sur une languette découpée, si bien que le lecteur peut combiner librement les vers de rang identique. On obtient 10 puissance 14, soit cent mille milliards de sonnets possibles. Dans son mode d’emploi, Queneau calcule qu’à raison d’un sonnet par minute, huit heures par jour et deux cents jours par an, il faudrait plus d’un million de siècles pour tous les lire.
Exercices de style (1947)
Antérieur à l’Oulipo, ce livre de Queneau en est le manifeste avant la lettre : une anecdote insignifiante (une altercation dans un autobus, puis un conseil sur un bouton de pardessus) est racontée de 99 façons différentes — en alexandrins, au passé simple, en langage précieux, en onomatopées, par le point de vue d’un objet… C’est un formidable exercice sur les registres et les figures de style.
Pourquoi la contrainte libère-t-elle ?
Pour les oulipiens, l’écrivain qui croit écrire librement obéit en réalité à des règles qu’il ignore (habitudes, clichés, genres). La contrainte choisie et consciente le force à sortir de ses automatismes, à explorer des mots et des idées qu’il n’aurait pas trouvés. Une formule célèbre, souvent attribuée à Queneau, définit les oulipiens comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir ».
L’Oulipo s’oppose ainsi au surréalisme, dont Queneau s’était séparé, et qui valorisait le hasard et l’écriture automatique. Il a inspiré des ouvroirs dans d’autres arts : l’Oupeinpo (peinture), l’Oubapo (bande dessinée), l’Oumupo (musique). Ses ateliers d’écriture sont très utilisés dans l’enseignement. Voir aussi l’ensemble des mouvements littéraires.
Questions fréquentes
Que veut dire Oulipo ?
Ouvroir de littérature potentielle. Un ouvroir est un atelier de travail collectif ; « potentielle » signifie que chaque contrainte rend possibles des œuvres encore à écrire.
L’Oulipo est-il un mouvement littéraire ?
Pas au sens classique : il n’a ni manifeste esthétique unique ni école de style. C’est un groupe de recherche qui invente des outils formels, que chaque membre utilise à sa manière.
Boris Vian était-il membre de l’Oulipo ?
Non. Mort en 1959, il n’a pas connu l’Oulipo, mais il appartenait au Collège de 'Pataphysique, dont l’Oulipo est issu, et partageait son goût du jeu verbal. Voir Boris Vian.
L’Oulipo existe-t-il encore ?
Oui. Le groupe compte une quarantaine de membres, vivants ou « excusés », se réunit chaque mois et publie régulièrement, notamment dans la collection La Bibliothèque oulipienne.