Psychologie · Développement et personnalité
La théorie de l’esprit
La théorie de l’esprit est la capacité à comprendre que les autres ont des pensées, des désirs et des croyances différents des siens, parfois faux. Elle se met en place chez l’enfant vers 4 ans.
Mis à jour le 4 min de lecture
Comprendre qu’un ami cherche ses clés là où il croit les avoir laissées, et non là où elles sont vraiment ; deviner qu’un collègue fait semblant d’être content ; préparer une surprise en sachant que l’autre ne se doute de rien : tout cela suppose une théorie de l’esprit. Le mot « théorie » ne désigne pas ici une doctrine savante, mais le fait que chacun se forme spontanément une représentation de ce qui se passe dans la tête des autres.
Origine du concept
L’expression vient d’un article de David Premack et Guy Woodruff publié en 1978 : « Le chimpanzé a-t-il une théorie de l’esprit ? ». Des philosophes ont alors fait remarquer que la meilleure façon de le vérifier était de tester la compréhension des croyances fausses : prévoir qu’une personne agira selon ce qu’elle croit, même si c’est faux. En 1983, Heinz Wimmer et Josef Perner adaptent ce test aux enfants.
Le test de Sally et Anne
En 1985, Simon Baron-Cohen, Alan Leslie et Uta Frith proposent une version devenue classique :
- Sally a un panier, Anne une boîte.
- Sally met sa bille dans son panier, puis sort.
- En son absence, Anne déplace la bille dans sa boîte.
- Sally revient. Où va-t-elle chercher sa bille ?
La bonne réponse est « dans le panier », car Sally ignore que la bille a été déplacée. Avant 4 ans environ, la plupart des enfants répondent « dans la boîte » : ils ne distinguent pas ce qu’ils savent de ce que sait Sally.
Les étapes du développement
| Âge approximatif | Ce que l’enfant comprend |
|---|---|
| 9-12 mois | Attention conjointe : il suit le regard et le pointage, partage l’intérêt pour un objet |
| 18 mois | Les autres peuvent avoir des goûts différents des siens (préférer le brocoli aux biscuits) |
| 2-3 ans | Les désirs des autres guident leurs actions ; jeu de faire semblant |
| 3-4 ans | Voir mène à savoir : celui qui n’a pas regardé ne sait pas |
| 4-5 ans | Fausses croyances : les autres peuvent croire quelque chose de faux |
| 6-7 ans | Croyances de second ordre : « il croit qu’elle pense que… » |
| 7 ans et plus | Ironie, mensonges pieux, gaffes, émotions cachées |
Cette progression, observée dans de nombreux pays, a été comparée par Henry Wellman à une échelle relativement constante dans son ordre, même si les âges varient selon les cultures et les familles.
Ce qui favorise son développement
- Les conversations sur les états mentaux : les parents qui parlent de ce que pensent, veulent et ressentent les gens (« elle croit que… », « il est triste parce que… ») ont des enfants qui réussissent plus tôt les tests.
- Les frères et sœurs, en particulier aînés.
- Le jeu de faire semblant et les histoires.
- Le langage, notamment la maîtrise des phrases du type « il pense que… ».
Les enfants sourds nés de parents entendants, qui ont un accès tardif à une langue, réussissent souvent plus tard les tâches de fausse croyance, ce qui souligne l’importance du langage.
Les débats actuels
Les bébés ont-ils déjà une théorie de l’esprit ?
En 2005, Kristine Onishi et Renée Baillargeon ont rapporté que des bébés de 15 mois regardent plus longtemps une scène où une personne cherche un objet au « mauvais » endroit compte tenu de ce qu’elle a vu. Cela suggérerait une compréhension implicite des fausses croyances bien avant 4 ans. Ces résultats ont été difficiles à reproduire de façon constante, et le débat reste ouvert.
Les animaux ?
Les grands singes semblent comprendre ce qu’un autre a vu ou non, et certaines études récentes de suivi du regard suggèrent une anticipation des fausses croyances. La question de savoir s’ils se représentent vraiment des croyances reste discutée.
Théorie de l’esprit et autisme
L’étude de 1985 montrait que beaucoup d’enfants autistes échouaient au test de Sally-Anne, alors que des enfants porteurs de trisomie 21 de même âge mental le réussissaient. On a alors parlé de « cécité mentale ». Cette hypothèse a été nuancée :
- beaucoup de personnes autistes réussissent ces tests, surtout en grandissant, mais avec plus d’effort ;
- les difficultés ne résument pas l’autisme (sensorialité, intérêts spécifiques, besoin de routine) ;
- la compréhension mutuelle est un problème réciproque : les personnes non autistes comprennent aussi mal les états mentaux des personnes autistes.
Théorie de l’esprit, empathie et mensonge
La théorie de l’esprit correspond à l'empathie cognitive : comprendre l’autre, sans nécessairement partager ses émotions. Elle est aussi nécessaire pour mentir de façon efficace : les enfants commencent à mentir de façon crédible vers 3-4 ans, en même temps qu’ils réussissent les tests de fausse croyance (voir détecter le mensonge). Elle prolonge les travaux de Piaget sur l’égocentrisme enfantin (voir stades de Piaget).
Questions fréquentes
À quel âge un enfant comprend-il que les autres pensent différemment ?
Les premiers signes apparaissent vers 18 mois pour les goûts et les désirs. La compréhension explicite des fausses croyances se met en place vers 4 à 5 ans.
Les adultes ont-ils une théorie de l’esprit parfaite ?
Non. Même adultes, nous projetons facilement nos propres connaissances sur les autres, c’est la « malédiction du savoir ». Nous surestimons aussi la transparence de nos pensées pour autrui.
Peut-on l’entraîner ?
Des entraînements fondés sur des conversations à propos des états mentaux améliorent les performances aux tests chez l’enfant. La lecture de fiction est associée à une meilleure compréhension d’autrui, avec des effets modestes.