Philosophie · Notions philosophiques
Le devoir
Le devoir est ce que l’on doit faire, une obligation morale ou légale qui s’impose à la volonté. La philosophie se demande d’où vient cette obligation et si l’on doit toujours y obéir.
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Le devoir est une notion du programme de philosophie de terminale. Le mot vient du latin debere, « devoir, être redevable » (de de-habere, « tenir de quelqu’un »). Il désigne d’abord une dette, puis ce à quoi l’on est obligé. Le devoir se distingue de la simple nécessité (ce qui ne peut pas ne pas être) : on peut manquer à son devoir. Il suppose donc la liberté. Les grandes questions sont : qu’est-ce qui nous oblige ? Le devoir s’oppose-t-il au bonheur et à l’intérêt ? Faut-il toujours faire son devoir ?
Distinctions conceptuelles
| Distinction | Explication | Exemple |
|---|---|---|
| Obligation / contrainte | L’obligation s’adresse à une liberté qui peut s’y soustraire ; la contrainte force physiquement | Je dois rembourser une dette / on me saisit mes biens |
| Devoir moral / devoir légal | Le premier relève de la conscience, le second de la loi et des sanctions | Ne pas mentir / payer ses impôts |
| Légal / légitime | Ce qui est conforme à la loi n’est pas forcément juste | Les lois raciales de Vichy étaient légales, non légitimes |
| Agir conformément au devoir / par devoir | Distinction kantienne : l’acte peut être conforme mais motivé par l’intérêt | Le commerçant honnête par calcul |
| Devoir / droit | Tout droit implique un devoir corrélatif chez autrui | Mon droit de propriété = devoir des autres de le respecter |
Problématique 1 : d’où vient le devoir ?
De la société et de l’éducation ?
Pour Durkheim, la morale est un fait social : le devoir est l’autorité de la société intériorisée par l’individu. Pour Freud, la conscience morale est l’œuvre du surmoi, héritier des interdits parentaux. Pour Nietzsche (Généalogie de la morale, 1887), le sentiment de devoir et de culpabilité naît du rapport primitif entre créancier et débiteur. Ces explications génétiques posent une question : expliquer l'origine d’une obligation suffit-il à en ruiner le fondement ?
De la raison : Kant
Pour Kant (Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785 ; Critique de la raison pratique, 1788), le devoir vient de la raison pratique. Il distingue :
- les impératifs hypothétiques : « si tu veux X, fais Y » (règles d’habileté, conseils de prudence pour le bonheur) ;
- l'impératif catégorique : il commande sans condition.
Première formule : « Agis uniquement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » Deuxième formule : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »
La volonté morale est autonome : elle obéit à la loi qu’elle se donne. Seule une action faite par devoir (et non seulement conforme au devoir) a une valeur morale. L’exemple du commerçant qui ne trompe pas un enfant par peur de perdre sa clientèle montre une action conforme mais intéressée.
Du sentiment : Rousseau, Hume
Pour Rousseau, la conscience est un sentiment intérieur, « instinct divin ». Pour Hume, la morale repose sur le sentiment et non sur la raison : « la raison est et ne doit être que l’esclave des passions » (Traité de la nature humaine, II, 3, 3).
Problématique 2 : devoir et bonheur s’opposent-ils ?
- Pour les Anciens (Aristote, stoïciens), la vertu et le bonheur coïncident : faire ce que l’on doit, c’est vivre bien.
- Pour Kant, le devoir ne doit pas être motivé par le bonheur, sans quoi il perd sa valeur morale ; mais le souverain bien réunit vertu et bonheur proportionné, ce qui conduit aux postulats de Dieu et de l’immortalité de l’âme.
- Pour les utilitaristes (Bentham, Mill), le devoir consiste précisément à maximiser le bonheur général : la morale se juge aux conséquences.
| Morale | Critère du bien | Auteurs |
|---|---|---|
| Déontologique | Respect du devoir, de la règle | Kant |
| Conséquentialiste | Meilleures conséquences pour le plus grand nombre | Bentham, Mill |
| Éthique des vertus | Excellence du caractère, sagesse pratique | Aristote |
Voir le bonheur.
Problématique 3 : faut-il toujours faire son devoir ?
Le conflit des devoirs
Antigone, chez Sophocle, doit choisir entre la loi de la cité (Créon interdit d’enterrer son frère Polynice) et la loi divine et familiale. Sartre (L’existentialisme est un humanisme) rapporte le cas d’un de ses élèves qui hésitait entre rejoindre la France libre et rester auprès de sa mère : aucune morale ne tranche à sa place. Voir existentialisme.
Le devoir de vérité
Kant soutient qu’il ne faut jamais mentir, même à un assassin (Sur un prétendu droit de mentir par humanité, 1797) ; Benjamin Constant objecte que ce principe, pris absolument, rendrait toute société impossible. Voir la vérité.
Obéir ou désobéir ?
Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem, 1963) décrit un fonctionnaire nazi qui invoquait son « devoir » d’obéissance : la « banalité du mal » tient à l’absence de pensée. Le devoir moral peut exiger de désobéir à un ordre ou à une loi injuste : c’est la désobéissance civile de Thoreau (1849). Voir la justice.
Auteurs et thèses
| Auteur | Œuvre | Thèse |
|---|---|---|
| Sophocle | Antigone (vers 441 av. J.-C.) | Conflit entre loi de la cité et loi non écrite |
| Kant | Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) | Impératif catégorique, autonomie, agir par devoir |
| Hume | Traité de la nature humaine (1739-1740) | La morale repose sur le sentiment |
| Mill | L’Utilitarisme (1861) | Le devoir est de maximiser le bonheur général |
| Nietzsche | Généalogie de la morale (1887) | Le devoir naît de la dette et de la culpabilité |
| Durkheim | L’Éducation morale (cours, publié en 1925) | Le devoir est l’autorité de la société |
| Arendt | Eichmann à Jérusalem (1963) | L’obéissance sans pensée rend possible le mal |
Repères du programme utiles
Obligation / contrainte ; légal / légitime ; en fait / en droit ; origine / fondement ; moyen / fin ; universel / général / particulier ; public / privé.
Sujets de dissertation sur le devoir
- Faire son devoir, est-ce renoncer à sa liberté ?
- Peut-on agir moralement par intérêt ?
- Le devoir s’oppose-t-il au désir ?
- A-t-on le devoir de désobéir ?
- Le devoir peut-il s’apprendre ?
- Suffit-il de faire son devoir pour être moral ?
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre obligation et contrainte ?
L’obligation s’adresse à une volonté libre qui peut refuser d’y obéir ; la contrainte s’impose par la force, sans laisser le choix.
Qu’est-ce que l’impératif catégorique ?
Chez Kant, le commandement moral inconditionnel de la raison : n’agir que selon une maxime que l’on peut vouloir voir devenir une loi universelle.
Quelle différence entre agir par devoir et conformément au devoir ?
Agir conformément au devoir, c’est faire ce que la morale demande, éventuellement par intérêt ; agir par devoir, c’est le faire uniquement par respect pour la loi morale. Seul le second a une valeur morale selon Kant.
Le devoir est-il le contraire de la liberté ?
Pour Kant, non : obéir à la loi que l’on se donne par la raison est la forme la plus haute de la liberté, l’autonomie.