Psychologie · Apprendre et mémoriser
La mémoire
La mémoire est la capacité d’encoder, de conserver et de récupérer des informations. Elle n’est pas un enregistrement fidèle mais un ensemble de systèmes qui reconstruisent le passé à chaque rappel.
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La mémoire est la faculté qui permet d’acquérir des informations, de les conserver et de les retrouver. En psychologie cognitive, on ne parle plus d’une mémoire unique mais de plusieurs systèmes qui fonctionnent ensemble : une mémoire de travail qui manipule l’information quelques secondes, et une mémoire à long terme qui conserve faits, souvenirs et savoir-faire pendant des années. Loin d’être un disque dur, la mémoire est reconstructive : chaque souvenir est recréé au moment du rappel, ce qui explique l’oubli et les faux souvenirs.
Les trois étapes de la mémorisation
| Étape | Ce qui se passe | Ce qui l’améliore |
|---|---|---|
| Encodage | L’information perçue est transformée en trace mnésique | Attention, compréhension, liens avec ce que l’on sait déjà |
| Stockage (consolidation) | La trace se stabilise et se réorganise dans le cerveau | Sommeil, répétition espacée |
| Récupération | La trace est réactivée pour être utilisée | Indices de rappel, pratique du rappel |
Un oubli peut venir de n’importe laquelle de ces étapes : l’information n’a jamais été vraiment encodée (on n’écoutait pas), la trace s’est affaiblie, ou elle est présente mais inaccessible faute du bon indice (le « mot sur le bout de la langue »).
Les grands systèmes de mémoire
La mémoire sensorielle
Elle retient pendant une fraction de seconde (environ un quart de seconde pour la vision, quelques secondes pour l’audition) une copie brute de ce que perçoivent les sens. Seule une petite partie, celle sur laquelle se porte l’attention, passe à l’étape suivante.
La mémoire à court terme et la mémoire de travail
La mémoire à court terme conserve une petite quantité d’informations pendant quelques secondes à quelques dizaines de secondes, sans répétition. En 1956, George Miller avait estimé sa capacité au « nombre magique sept, plus ou moins deux » éléments. Les travaux ultérieurs, notamment ceux de Nelson Cowan (2001), la situent plutôt autour de quatre unités quand on empêche les stratégies de regroupement.
La mémoire de travail, modélisée par Alan Baddeley et Graham Hitch en 1974, ne fait pas que stocker : elle manipule l’information (calcul mental, compréhension d’une phrase, raisonnement). Elle comprend :
- la boucle phonologique, qui maintient les sons et les mots en les répétant mentalement ;
- le calepin visuo-spatial, pour les images et les positions ;
- l'administrateur central, qui dirige l’attention ;
- le buffer épisodique, ajouté par Baddeley en 2000, qui intègre les informations et fait le lien avec la mémoire à long terme.
Sa capacité limitée explique pourquoi la concentration et le multitâche s’opposent, et pourquoi un cours trop dense « ne rentre pas ».
La mémoire à long terme
Sa capacité est considérée comme pratiquement illimitée. Elle se divise en deux grandes familles, selon que l’on peut ou non exprimer consciemment son contenu.
| Système | Contenu | Exemple | Conscient ? |
|---|---|---|---|
| Mémoire épisodique | Événements vécus, situés dans le temps et l’espace | Son dernier anniversaire | Oui (déclarative) |
| Mémoire sémantique | Connaissances générales, sens des mots | Paris est la capitale de la France | Oui (déclarative) |
| Mémoire procédurale | Savoir-faire, automatismes | Faire du vélo, taper au clavier | Non |
| Amorçage | Facilitation par une exposition antérieure | Reconnaître plus vite un mot déjà vu | Non |
| Conditionnement | Associations apprises | Appréhension à l’odeur d’un cabinet dentaire | Non |
La distinction entre mémoire épisodique et sémantique a été proposée par Endel Tulving en 1972. La mémoire autobiographique mêle les deux : souvenirs personnels et connaissances sur sa propre vie.
On distingue aussi la mémoire prospective, celle des intentions futures (penser à poster une lettre, prendre un médicament), dont les défaillances sont parmi les oublis les plus fréquents au quotidien.
Le modèle classique et ses limites
Le modèle de Richard Atkinson et Richard Shiffrin (1968) décrit un flux en trois magasins : mémoire sensorielle, mémoire à court terme, mémoire à long terme, l’information passant de l’un à l’autre par l’attention puis la répétition. Ce schéma reste pédagogique, mais il a été nuancé : la simple répétition mécanique encode mal, alors que traiter le sens d’une information la grave durablement. C’est l’idée des niveaux de traitement de Fergus Craik et Robert Lockhart (1972) : plus le traitement est profond (sens, liens, exemples), meilleure est la mémorisation.
Où se trouve la mémoire dans le cerveau ?
Il n’existe pas de « centre de la mémoire » unique.
- L'hippocampe, dans le lobe temporal médian, est indispensable pour former de nouveaux souvenirs épisodiques et sémantiques et pour les consolider.
- Le cortex, en particulier préfrontal et temporal, stocke à long terme les souvenirs consolidés et pilote la mémoire de travail.
- Les ganglions de la base et le cervelet sous-tendent la mémoire procédurale.
- L'amygdale module la mémorisation des événements à forte charge émotionnelle.
Le cas le plus célèbre de la neuropsychologie est celui d'Henry Molaison, désigné pendant des décennies par ses initiales H. M. Opéré en 1953 pour une épilepsie sévère, il perdit une grande partie des deux hippocampes. Il devint incapable de former de nouveaux souvenirs conscients durables, tout en conservant ses souvenirs anciens, son intelligence et la capacité d’apprendre de nouveaux gestes (étudiée par la neuropsychologue Brenda Milner). Ce cas a démontré que la mémoire déclarative et la mémoire procédurale reposent sur des systèmes distincts.
Pourquoi oublie-t-on ?
L’oubli n’est pas un défaut : il trie l’information utile. Plusieurs mécanismes y contribuent.
- Le déclin : sans réactivation, une trace s’affaiblit avec le temps. Hermann Ebbinghaus a mesuré cette décroissance dès 1885 (voir la courbe de l’oubli).
- L’interférence : des informations proches se gênent. Apprendre un nouveau code d’accès perturbe le souvenir de l’ancien, et inversement.
- L’échec de récupération : le souvenir existe mais l’indice manque. Il revient souvent dans le lieu ou l’état où il a été appris.
- L’absence d’encodage : on ne peut pas oublier ce que l’on n’a jamais remarqué. Peu de gens savent dessiner correctement une pièce de monnaie qu’ils manipulent tous les jours.
Une mémoire reconstructive : les faux souvenirs
Dès 1932, Frederic Bartlett montrait que des participants qui racontent une histoire d’une autre culture la transforment pour la rendre conforme à leurs attentes. La mémoire ne restitue pas : elle reconstruit à partir de fragments et de connaissances générales.
Les travaux d’Elizabeth Loftus l’ont démontré de façon spectaculaire :
- en 1974, avec John Palmer, elle montre qu’il suffit de demander à quelle vitesse des voitures se sont « écrasées » l’une contre l’autre, plutôt que « touchées », pour que les témoins estiment une vitesse plus élevée — et, une semaine plus tard, se souviennent plus souvent de verre brisé qui n’existait pas ;
- en 1995, avec Jacqueline Pickrell, elle parvient à implanter chez une partie des participants le faux souvenir de s’être perdu dans un centre commercial dans l’enfance.
Ces résultats ont eu des conséquences importantes pour les témoignages en justice. Un souvenir vif, détaillé et ressenti avec certitude peut être faux.
Mémoire et émotion
Les événements émotionnels sont mieux retenus que les événements neutres, grâce à l’action de l’amygdale et des hormones du stress sur la consolidation. Mais les souvenirs flash (se rappeler où l’on était lors d’un événement marquant) sont moins exacts qu’ils ne paraissent : des études menées après l’explosion de la navette Challenger (1986) ou les attentats du 11 septembre 2001 montrent que leurs détails changent avec le temps alors que la confiance reste élevée.
La mémoire au cours de la vie
- Les souvenirs avant l’âge de 3 ou 4 ans sont presque toujours inaccessibles à l’âge adulte : c’est l'amnésie infantile.
- La mémoire de travail et la vitesse de traitement atteignent leur maximum chez le jeune adulte, puis déclinent progressivement.
- La mémoire sémantique (vocabulaire, culture) continue souvent de progresser jusqu’à un âge avancé.
- Des oublis bénins (noms propres, objets égarés) sont normaux. Des troubles qui gênent la vie quotidienne, qui s’aggravent ou qui inquiètent l’entourage justifient de consulter un médecin.
Comment améliorer sa mémoire
Les méthodes dont l’efficacité est la mieux établie sont détaillées dans apprendre efficacement :
- Se tester plutôt que relire : c’est l'effet de test.
- Espacer les révisions : voir la répétition espacée.
- Dormir suffisamment, le sommeil consolidant les apprentissages (voir sommeil et mémoire).
- Donner du sens : relier la nouvelle information à ce que l’on sait, l’expliquer avec ses mots.
- Utiliser des procédés mnémotechniques pour les listes, comme la méthode des loci.
- Pratiquer une activité physique régulière, associée à une meilleure santé cognitive.
Les « jeux d’entraînement cérébral » améliorent surtout la performance aux jeux eux-mêmes ; leur transfert à la mémoire de la vie courante n’est pas démontré.
Questions fréquentes
Quels sont les différents types de mémoire ?
On distingue la mémoire sensorielle, la mémoire à court terme et de travail, et la mémoire à long terme. Celle-ci comprend la mémoire épisodique (souvenirs vécus), sémantique (connaissances), procédurale (savoir-faire) et des formes implicites comme l’amorçage.
Quelle est la capacité de la mémoire à court terme ?
Environ quatre éléments selon les estimations actuelles, pendant quelques secondes. Le chiffre de sept plus ou moins deux, proposé par George Miller en 1956, est souvent cité mais surestime la capacité réelle sans regroupement.
Est-ce que la mémoire est illimitée ?
La mémoire à long terme n’a pas de limite de capacité connue en pratique. Ce qui limite l’apprentissage, c’est l’attention et la mémoire de travail au moment de l’encodage, et l’accès aux souvenirs au moment du rappel.
Mémoire visuelle, auditive : faut-il apprendre selon son profil ?
Non. L’idée de « styles d’apprentissage » auxquels il faudrait adapter l’enseignement n’est pas confirmée par les études. Tout le monde retient mieux en combinant mots et images et en se testant.
Le cerveau enregistre-t-il tout ?
Non. La plupart des informations perçues ne sont jamais encodées durablement, et les souvenirs sont reconstruits à chaque rappel. Il n’existe pas de preuve que des souvenirs complets seraient stockés et récupérables par hypnose.